Semiosis: 1999

           


                       
                        I Cognition est signification
                                   De la cybernétique à l'intelligence artificielle
                                   Le modèle cognitiviste
                                   Le modèle connexionniste

                        II Communication est signification
                                   Enaction, une phénoménologie basée sur les systèmes dynamiques
                                   Action et perception
                                   Sens commun
                                   Pars pro toto
                                   Modelage d'un monde partagé
                                   Constructivisme          

                        III Sens est Complexité           
                                   Forme
                                   Fonctionnement
                                   Nuages ou "zones cognitives"


                        I Architecture et système cognitif

                        II Mouvement moderne
                                   "Lieux communs"
                                   Y a-t-il une morale à cette histoire ?
                                    Nous sommes tous modernes
                        III Mouvements contemporains
                                   Les leçons du mouvement moderne
                                   70, 80 et 90
                                   Mass culture
                                   Question de fond  
                                   Technoculture


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 "On ne fait jamais que son propre portrait"
Pablo Picasso





            Je me pose souvent la question de savoir ce qui fait la valeur d'une architecture.
En revanche, la valeur d'une oeuvre musicale, filmique ou littéraire, sans nécessiter de longues explications, m'apparaissent avec une évidence physique : le frisson.
            Le caractère émotionnel de l'effet suscité par ces oeuvres ne suffit pourtant pas à décrire la relation qui se crée entre celles-ci et le spectateur. En effet comment alors comprendre la griserie que l'on peut ressentir à la lecture d'une oeuvre philosophique, à l'écoute d'une habile composition rythmique ou face à l'ingéniosité d'une construction narrative.
            S'il me parait hors de ma portée de décrire les mécanismes de l'émotion, qu'ils fussent purement biologiques ou de nature spirituelle, je pense pouvoir, à l'aide des lumières apportées par les sciences de la communication, éclairer et décrire modestement certains phénomènes participant à cette relation "d'une autre nature" entre une oeuvre et son public. On pourrait qualifier cette relation de compréhension de l'œuvre.

            Cette relation est pour moi, depuis le début de ma compréhension de l'architecture la source d'une grande joie. Elle m'a permis de donner une direction à mes exercices, de porter un jugement sur certains projets mais plus encore, cette vision de mon travail s'est matérialisée à tous les niveaux, de la mise en page de mes réalisations à la direction dans laquelle je guidais un rapport d'urbanisme. Je fus d'abord surpris de voir le rapport que je créais entre toutes les facettes de ma formation. Puis j'en conclus qu'il s'agissait d'une cohérence liée à la globalité du métier d'architecte.
            Pourtant au fil des conversations que je pouvais avoir avec des amateurs ou des professionnels d'autres arts et d'autres disciplines je découvrais que, ne se limitant pas à la critique ou à la réalisation architecturale, cette relation (ou cohérence) était surtout une source de partage, de communication entre les disciplines artistiques ou scientifiques.

            Si le parallèle avec la musique m'était apparu au cours de mes études, 6 le m'inspirais de celle-ci dans mes projets, je n'y voyais alors qu'une digression, capable d'évoquer des images mais dont j'avais bien du mal à me servir. A ce moment je butais sur le fait qu'on ne puisse pas, me semblait-il, exprimer en architecture, avec la même liberté, les émotions que suscitaient les musiques qui m'étaient chères. Mais voilà qu'un jour, fréquentant des étudiants particulièrement férus d'architecture contemporaine, je fis la découverte de formes, de couleurs et d'idées qui me paraissaient en parfaite adéquation avec ce qui m'était proche. Rien de ce que je connaissais en architecture ne me semblait plus proche de Franck Zappa que la maison Gehry, de Franck Gehry à Santa Monica. Creusant dans ce mouvement architectural, je découvrais E.O. Moss, Mickeal Rotondi, Tom Mayne, Daniel Libeskind ou encore Francklin Israel. Les compositions de ces architectes me semblaient exprimer la même chose, d'une certaine façon, que les musiques de 311, de Fishbone, Primus, Beck ou des Red Hot Chili Pepper.
            Essayant par la suite de m'inspirer de ce mouvement dans mon travail, je me vis dans l'obligation de me justifier vis-à-vis de mes professeurs, ceux-ci ne se contentant pas d'un, "je fais ça parce que j'aime Franck Zappa". Je me mis donc à chercher ; je voulais essayer de comprendre, de justifier la justesse d'une musique "zapping" ou d'un mur penché. Les premiers mots qui me vinrent furent: complexité et richesse.
Au fil de ma recherche j'établissais à la fois des critères et une cohérence qui semblait aller de mes goûts musicaux jusqu'à une certaine vision du monde.

            Alors que cette idée commençait à se renforcer, j'ai découvert, en échangeant des opinions avec des étudiants d'autres domaines, artistiques ou autres, que cette cohérence  pouvait s'étendre à la danse, à la peinture mais aussi au cinéma ou à la littérature. Je découvrais avec bonheur qu'une danseuse essayait de faire avec le corps la même chose que moi avec des murs et plus étonnant encore qu'un chercheur en gestion d'entreprise partageait avec moi bon nombre d'idées issues de cette réflexion.

            A la manière d'un bout de fil qui dépasse d'un vêtement et sur lequel on tire, j'ai tiré sur le fil de ma pensée et du fil de l'architecture je suis arrivé à celui de la philosophie en passant par toutes sortes de domaines comme la neurobiologie par exemple. Ce qui m'étonne c'est que ce fil, cette cohérence est ininterrompue. Aujourd'hui, les leçons des sciences de la communication me permettent de comprendre comment un tel parcours est possible, quelles sont les bases de cette cohérence, en fait: comment trouver, dans les concepts de la pensée contemporaine, la pertinence à l'origine de la valeur d'une architecture ?

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            Afin de ne pas susciter un débat qui serait hors de propos dans le cadre de cette étude, je voudrais préciser de quoi il sera question en matière d'architecture.
            Chacun peu concevoir une maison, d'ailleurs dans la plupart des sociétés traditionnelles, avec le concours des coutumes et des techniques anciennes, chacun aménage son espace sans avoir recours à un spécialiste.
Agencer ses surfaces, dire que le plafond doit se trouver à 3 mètres au-dessus du plancher, le représenter sur un papier, dessiner l'emplacement des murs puis poser un toit dessus, cela est à la portée de tous. Quelques heures de réflexion, un petit effort de dessin (avec une bonne règle), et la "villa mon rêve" est prête à être présentée au maçon. Celui-ci saura bien faire tenir les pierres les unes par-dessus les autres. Le charpentier, le couvreur, l'électricien, le plombier feront le reste.
            Disons que ce projet a déjà un prix, un terrain, des fenêtres, des portes, des murs, un toit, toutes les pièces nécessaires ; disons que la maison tient debout et qu'on n'a pas besoin de passer par la salle de bain pour aller de la cuisine à la salle à manger. N'est-elle pas commode et solide ?
            On peut aussi faire appel à un architecte. La question est de savoir, outre la signature légale, ce que celui-ci, après avoir été initié pendant de longues années à cet art, va pouvoir apporter à cette maison. Bien sûr, étant un "homme de l'art" il sera plus à même d'anticiper et de résoudre la plupart des problèmes techniques. Entraîné à manipuler la forme et la fonction des pièces peut-être pourra-t-il donner à l'édifice un peu plus de "commodité".
            En revanche, il n'ajoutera pas plus de murs, de fenêtres ou de portes, il n'inventera pas de recette miracle pour passer du rez-de-chaussée au premier étage ou pour obtenir un sol en marbre à moitié prix. Pourtant si on effectue l'étrange opération consistant à soustraire à la maison de l'architecte ce qu'elle a de commun avec la précédente, il reste quelque chose, une matière: matière à penser, à discuter et dans le meilleur des cas, matière à s'émouvoir. L'architecte travaille  cette matière.

A ce stade il me parait nécessaire de faire une précision. Si l'architecte travaille cette matière, il n'en a pas le monopole. Voici  un témoignage en forme d'anecdote, une histoire qui parle de la même chose sans dire qu'elle en parle. Il y a peu, j'ai fait la connaissance d'une jeune femme venant du pays basque, Arentza. Mon goût pour l'œuvre de F. Gehry frisant l'obsession, je me suis empressé de lui demander si elle avait vu le nouveau musée de Bilbao. Sa réponse alla plus loin que je ne l'espérais: "c'est très beau mais je n'y comprends rien, je ne sais pas pourquoi on a fait ça."
Puis profitant de ma question pour me parler d'une chose beaucoup plus impressionnante, elle me dit: "ce qui veut dire quelque chose pour moi, c'est la maison de mon père; il est maçon.
Il y a cinq ans il a commencé à nous construire une grande maison, pour la famille, pour nous. Cet été, elle sera presque finie. Il y a 14 pièces et comme elle est construite sur une colline, les sept enfants auront une chambre avec une belle vue. Ce qu'il a voulu faire c'est un palais pour sa famille. Nous travaillons tous pour l'aider. Tout ça, ça rend cette maison encore plus belle, dans mon cœur. Pour moi le musée de Bilbao n'est rien à coté de la maison de mon père."

            Il me semble là encore que la différence, ce qui pour Arentza donne tellement plus de valeur à cette maison qu'au musée, c'est la même matière. Cette matière est le SENS.
Ici, je voudrais donc appeler "architecture" l'art de créer un environnement, des objets, des formes ayant cette qualité particulière; un sens ou plutôt  la faculté de générer ce sens. Dès lors, il me semble intéressant de se pencher sur la notion de sens.
  

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            Qu'est-ce que le sens, comment naît-il? Voilà les questions auxquelles il nous faudra répondre si, comme nous en avons l'intention, nous voulons percevoir ce qui en fait la valeur à la racine de l'architecture.
            Dans un premier temps, je vous propose un petit voyage qui part de l'invention de la cybernétique au milieu des années 40 sur la côte Est des Etats-Unis et qui finit par la définition de la notion de sens, aujourd'hui. Ce voyage devrait nous permettre de connaître, à l'origine même de notre système de perception, non seulement conceptuel mais aussi physiologique, la nature du sens. Bien entendu, il n'est pas ici question d'écrire l'histoire épistémologique complète de la cybernétique ou de la systémique, mon but n'est que de montrer la cohérence qui existe d'un bout à l'autre de cette histoire. Afin de se pencher sur la nature de ce qui fait notre vision du monde, d'un point de vu interne, nous nous tournerons donc vers les sciences cognitives.
            Dans une deuxième partie, nous essayerons de montrer de quelle manière la signification est liée au contexte externe, social, en nous appuyant sur le travail des sciences de la communication



             Les Sciences cognitives sont issues d'une part des travaux sur la phénoménologie de Husserl et Merleau Ponty et des perspectives ouvertes par Jean Piaget en épistémologie génétique et d'autre part, des travaux d'Alan Turing, Norbert Wiener, John Von Neumann et Warren Mc Culloch sur ce qui allait devenir la cybernétique. Définissant avec toujours plus d'acuité et de pertinence non seulement les mécanismes de nos perceptions mais aussi la notion même d'intelligence, les sciences cognitives sont à l'origine de notre compréhension moderne de la notion de sens et ce, en s'appuyant sur la constitution physiologique de notre cerveau.

            Afin de comprendre cette organisation de notre perception, nous nous appuierons sur les travaux de Heinz Von Foerster et de Francisco Varela professeur de sciences naturelles, membre du Centre de Recherche en Epistémologie Appliqué  (C.R.E.A) de l'école Polytechnique et auteur de nombreux livres et articles concernant la neurobiologie, la cybernétique et l'épistémologie.


            De la Cybernétique ... 

            Une précision tout d'abord. Au cours de ce mémoire nous nous limiterons à un aperçu des notions clé de la cybernétique. Ainsi nous passerons sur les antécédents historiques qui ont amené les protagonistes du développement moderne de cette science à leurs "découvertes". Nous passerons donc sur l'histoire des automates, des algorithmes, sur l'histoire de l'informatique, la machine de Babbage ou les intuitions en matière de feed back de Ada Lovelace ou de Joseph Farcot. Néanmoins il est important de prendre conscience que, comme toutes innovations majeures, ces notions sont le résultat d'une longue évolution à travers les âges, riche en interventions de personnalités remarquables. Pour en savoir plus, il est très enrichissant de se référer notamment au cours de Gérard Verroust, de l'université Paris VIII*.

            Vers la fin des années 40 aux Etats Unis, les avancées dans le domaine de la modélisation des problèmes complexes (Théorie générale des systèmes) et dans le celui de la modélisation mathématique de l'information (Théorie de l'information, Shannon), donnent naissance à la cybernétique, formalisée par R. Wiener. La cybernétique doit en effet son origine aux croisements de trois notions clé:
            - le feed back ou rétroaction
            - la modélisation de l'information
            - le système

            En s'appuyant sur ces fondements, la cybernétique est à l'origine de deux changements radicaux dans l'interprétation et la modélisation des phénomènes complexes. D'une part, la notion de feed back remet en cause le principe de causalité linéaire qui depuis Socrate présidait à toute tentative d'analyse scientifique. En effet, en réinjectant une partie du résultat d'un calcul dans ce calcul, Wiener démontre qu'il existe des phénomènes, jusqu'alors considérés comme paradoxaux, dont le fonctionnement ne peut être décrit selon un enchaînement de "cause à effet" ayant un début et une fin. C'est l'apparition de la causalité circulaire, elle est à l'origine du concept d'homéostasie. D'autre part, la cybernétique introduit la notion de niveau d'analyse. Dans un système entretenu, comme le canon anti-aérien* (voir Mucc.p16), la nature de la finalité apparaît différemment selon le système que l'on considère : le système circonscrit au canon ou le système canon-avion. Dès lors, ce sont véritablement les bases d'une révolution épistémologique qui sont posées.
            Intégrant les travaux de Shannon sur l'information et ceux de von Bertalanffy sur les systèmes, apparaît une autre conséquence majeure de l'approche cybernétique: la modélisation de systèmes complexes. Cette capacité sera d'abord à l'origine d'un important courant de transdisciplinarité. En effet, ramenant les relations, à l'intérieur de quasiment n'importe quel système, à des échanges d'information, les applications de la cybernétique se déploieront dans bien d'autres domaines que l'électronique ou les communications. Ainsi cette nouvelle science se déploiera notamment en psychologie, dans l'étude de phénomènes sociaux, économiques ou en biologie et en écologie. Se développant à travers ces disciplines, elle deviendra la systémique en s'enrichissant de la notion de "system dynamics" (que nous retrouverons plus loin, avec le connexionisme). Considérée comme une nouvelle méthode épistémologique, mieux adaptée à l'état de la recherche scientifique contemporaine la systémique fera, en 1979, l'objet d'un livre de Joël de Rosnay : "Le macroscope". Celui-ci contribuera à formaliser et à diffuser cette nouvelle approche à travers la France et dans le monde.


            ...à l'intelligence artificielle

            Parallèlement, pendant la deuxième guerre mondiale, en Angleterre, le mathématicien Alan Turing développait, sur les bases d'une machine à exécuter tout algorithme, le principe qui allait présider à la première modélisation de ce que l'on appellera l'intelligence artificielle. (Il est intéressant de noter qu'à cette époque on croyait encore, et depuis des siècles à l'existence d'un algorithme universel, permettant de résoudre tout problème.) Son travail fit l'objet d'une célèbre publication en 1937. Il s'agit du "General Problem Solving" ou machine universelle de Turing dont voici le schéma :


            Ce schéma sera non seulement celui qui présidera à la conception des ordinateurs mais surtout celui sur lequel seront calqué bon nombre de tentatives de modélisation de l'intelligence. C'est à partir de cette conception que John Von Neumann construira le premier ordinateur, sur un modèle qui est toujours celui en vigueur dans nos PC. C'est aussi à partir de ce principe que Newell et Simon développeront la structure de leur Système de Traitement de l'Information qui est à la base des premiers systèmes d'intelligence artificielle, les "systèmes experts".
            Aux fondements de ces travaux se trouve un principe nouveau, sur lequel il faudra pourtant revenir plus tard : l'assimilation de l'intelligence à un Système de Traitement de l'Information.
C'est cette conception qui est à l'origine du modèle cognitiviste.


            Le modèle cognitiviste.

            Considérant que tout problème peut faire l'objet d'une modélisation sous forme d'information, comme le suggère la cybernétique, et que cette modélisation peut être traitée par une machine de Turing, les pionniers de l'intelligence artificielle ont rapidement essayé d'y assimiler le système perceptif humain.
            Cette approche de l'esprit humain est dite cognitiviste. Elle a pour base comme nous l'avons vu, le schéma de Turing et, comme lui, elle se fonde sur un principe essentiel, la manipulation de signes à partir de règles. Cet axiome du modèle cognitiviste selon lequel le fonctionnement de systèmes cognitifs requiert un niveau symbolique distinct est à la base, nous allons le voir, d'une divergence en matière de connaissance de la nature du sens. (A ce stade, si on peut se croire ici loin de l'architecture, dans ce parcours labyrinthique de la pensée, nous en sommes très proches.)
            En effet, comme l'ordinateur "respecte le sens des symboles, à la fois signifiants et matériels, en ne manipulant que leur forme physique"*, le cognitivisme attribue au système cognitif cette nécessité de recourir à un niveau symbolique, au signe. Plus simplement, selon ce modèle, le système cognitif, à la manière d'un ordinateur coderait les phénomènes perçus en un ensemble de signes afin de les traiter à un niveau sémantique.
            Cette approche a connu bien des succès tant en matière de réalisation informatique que dans notre connaissance de l'intelligence notamment avec Noam Chomsky et Marvin Minsky. Elle fut aussi à l'origine d'importants travaux dans le domaine du génie logiciel et de la linguistique.
Ses caractéristiques en sont les suivantes :

            - Toute modélisation théoriquement possible
            - Traitement effectué à un niveau sémantique
            - Traitement séquentiel et localisé des informations
            - Nécessité d'une base de données
            - Nature statique de la "machine", du système.

            Mais ces caractéristiques constituent également les limites de ce modèle. Face à des entrées "massivement parallèles", un système cognitiviste, appliquant les règles de façon séquentielle se trouvera rapidement limité par le "goulot d'étranglement de Von Neumann". De plus le fait que le traitement sémantique soit localisé met en péril le "travail de la machine" face à une éventuelle dégradation du système de traitement. Autre limite du paradigme cognitiviste, l'apprentissage ou la mise en place de la base de données qui dans un système complexe et statique nécessite une exhaustivité et partant une taille colossale.
            Ces trois critiques valent à la fois pour ce qui est de la conception de machine artificiellement intelligente et pour la modélisation de l'esprit humain. En effet le système humain traite non seulement avec une incroyable rapidité une quantité phénoménale de données venant du système sensoriel, mais il constitue lui-même, en permanence, sa base de données et surtout il s'adapte afin de réaliser une tâche même en cas d'indisponibilité d'une partie du système. C'est face à ces limites et avec les progrès de la neurophysiologie que les sciences cognitives vont peu à peu se tourner vers un autre modèle d'une grande richesse : le connexionisme.


            Le modèle connexionniste.

            Suite aux travaux de Mc Culloch et Pitts sur les principes de fonctionnement d'un automate neuronal, faisant référence à la connaissance du cerveau humain, les sciences cognitives vont tenter de franchir le pas qui va de l'intelligence de la machine à celle de l'homme. En effet, il devient clair, à la fin des années 50, que, confrontée à ces limites, la machine de Von Neumann ne pourra jamais rivaliser avec le cerveau. Dès lors, tant dans le domaine de l'électronique que de la neurobiologie, les recherches vont se pencher sur la question de l'adressage de la mémoire dans le cerveau, le fonctionnement de l'apprentissage ou de la reconnaissance de forme. Ce sera l'apparition du système dynamique.

            Selon le schéma de Mc Culloch et Pitts, un automate neuronal est constitué d'un ensemble de neurones judicieusement connectés. Des organes d'entrée attaquent  les dendrites d'une couche d'entrée à partir du milieu extérieur. Les impressions reçues structurent ainsi le réseau. Une couche de sortie donne des signaux en fonction des impressions reçues. Là, les entrées inhibitrices des neurones jouent leur rôle. Si on est mécontent du résultat, on "punit" le système en agissant sur un certain nombre d'entrées inhibitrices, ce qui aura pour effet de désactiver un certain nombre de boucles de mémorisation. Donc on ne programme pas un automate neuronal, on le conditionne par une procédure d'apprentissage qui construit sa structure interne. (Varela)

            En 1949, c'est l'apparition de la "règle de Hebb", stipulant que si deux neurones interconnectés sont validés en même temps par leurs autres conditionnements, alors leur liaison est renforcée. Ces principes seront à l'origine d'une nouvelle perspective scientifique, s'ouvrant sur l'étude du comportement de tels systèmes.
            Correspondant globalement à cette modélisation, le cerveau est donc un système complexe, dynamique ou le traitement de l'information est distribué. Ce genre de système a été modélisé sous la forme d'un "réseau de Hopfield". Son principe de fonctionnement est le suivant:
            On présente une suite de schéma à certains de ces nœuds considérés comme organes d'entrée. A chaque présentation d'un schéma, la structure du réseau se modifie selon le principe de Hebb. On considère cette phase de présentation de schéma comme la période d'apprentissage du système. Par la suite, confronté à nouveau à l'un de ces schémas, le système accédera à une configuration interne unique. On dit alors que le système reconnaît le schéma. De plus, les schémas seront reconnus  même en présence de bruit ou s'ils sont détériorés. Cette nouvelle faculté représente une propriété émergente du système.
            Il est important de préciser que ce modèle n'est qu'un exemple parmi toute une classe de modèles connexionnistes. Néanmoins, cette modélisation représente une avancée fondamentale dans notre conception de la perception du monde. Elle est à l'origine de l'interprétation connexionniste. A partir de ce moment nous assisterons à un déplacement de la notion, de la définition, de l'intelligence.
            En effet, deux grandes conséquences de la vision connexionniste au niveau de la compréhension de l'humain sont, d'une part, l'interversion "sur l'échelle de la performance" de l'expert et l'enfant, et d'autre part la valorisation du raisonnement "sub-symbolique".
            A l'intérieur de ce nouveau paradigme, l'intelligence n'est plus assimilée à la taille d'une base de données gérée par des processus logiques performants mais plutôt à la faculté de "donner un sens" à un phénomène. Selon F. Varela, "il devient plus clair que l'intelligence la plus profonde et la plus fondamentale est celle du bébé" (p.56). L'intelligence est donc assimilée à la faculté d'acquérir, tel le bébé, un langage à partir d'un flot quotidien de bribes dispersées, ou de constituer des objets signifiant à partir d'un flux informe de lumière.
            La question du paradigme sub-symbolique me semble être la plus importante dans la recherche que nous menons sur la nature du sens. Nous avons vu dans le système dynamique qu'est notre cerveau que la signification était une fonction directe de l'état du système, de la structure du réseau ainsi que de son activité à l'instant t. C'est cette idée qui est au centre de notre construction. Contrairement à une machine de Von Neumann, qui manipule des symboles selon un certain nombre de règles, indépendamment de leur sens (comme un traitement de texte ne s'arrêtera pas de fonctionner si vous écrivez : "Word est une cochonnerie" [la preuve]), le cerveau, système dynamique, travaille directement avec le sens.
            Contrairement au système cognitiviste qui enferme le sens à l'intérieur de symboles, le système connexionniste considère le sens comme un schéma d'activité complexe émergeant de l'état d'activité d'un réseau.

Pour résumer, les conséquences de ces avancées connexionnistes sont de trois ordres :

            - le déplacement de la notion d'intelligence d'une structure à une dynamique du système, d'une logique à une cohérence. (La cohérence n'excluant pas le paradoxe !)
            - le principe d'auto-organisation du système cognitif.
            - la disparition du niveau sémantique, qui impliquait un clivage forme/sens, dont la conséquence directe est la validation du rapport immédiat système perceptif/sens.



            "On ne peut pas parler d'une machine humaine, même si elle n'est pas machine tout à fait, comme d'un ego qui fonctionnerait tout seul. Quand je fonctionne, déjà dans la perception, des schèmes sociaux sont impliqués, le langage est impliqué, la séparation des objets, je l'ai apprise petit à petit suivant l'organisation du monde créée par ma société..."
 Cornelius  Castoriadis


            Cette phrase du philosophe me permet d'introduire la deuxième partie qui précisera la notion de sens. Comme le dit Castoriadis, notre appréhension du monde ne peut être ramenée au fonctionnement d'une machine connexionniste isolée de tout environnement et l'apparition de la cybernétique, puis de la systémique dont nous venons de voir la naissance a permis, nous allons le voir, de décrire l'organisation de cet environnement. 
            En effet, si le modèle connexionniste ne suffit pas en tant que paradigme d'interprétation de la réalité on peut néanmoins en extraire des concepts fondamentaux qui, intégrés à d'autres approches, vont nous conduire peu à peu à un modèle plus riche, plus proche de la richesse et de la complexité du monde.

            Afin de répondre à cette objection de Castoriadis, Varela propose de développer les apports du connexionisme par une approche phénoménologique. Comme les travaux de Piaget, ces réflexions phénoménologiques forment pour partie une base sur laquelle le courant constructiviste se développera notamment par le travail de Paul Watzlawick. Ce sont ces idées, ainsi que le développement de la "pensée complexe" de E. Morin, qui ont permis aux sciences de la communication d'établir un paradigme d'appréhension de la réalité capable de refléter à la fois sa complexité et sa rationalité. Dans ce chapitre, nous essayerons de montrer comment, de l'étude des systèmes dynamiques aux réflexions sociologiques, se construit ce paradigme.



            Si les modèles cognitifs connexionnistes ont en effet le défaut d'enfermer la pensée dans une boîte computationelle, cerveau ou ordinateur, ils forment par contre d'irremplaçables outils d'appréhension des systèmes dynamiques. Or on connaît aujourd'hui l'importance des phénomènes d'auto-organisation et de la notion de systèmes ouverts.
            Partant des connaissances sur le vivant en matière de système dynamique Varela propose une voie phénoménologique moyenne entre pré-existence d'une réalité externe et connexionisme aux consonances sollipsistes: l'énaction. Derrière ce néologisme détourné de l'anglais, le biologiste propose une construction de la réalité qui soit, au-delà de la simple émergence d'un système (type connexionniste), le fruit d'une action du système sur son environnement. Ainsi la réalité ne serait-elle ni construction interne, ni "déjà-là" unique et indifférent de son spectateur mais l'effet d'un codétermination.



            La pertinence de ce concept est basée sur la richesse des systèmes dynamiques fonctionnant de manière massivement parallèle, c'est-à-dire étant le fruit de grandes quantités d'interactions simultanées (en cela, les recherches contemporaines vont au-delà de la remise en cause de la causalité linéaire puisque dans ce genre d'opération c'est la notion même de causalité qui nous échappe). Ce point semble essentiel quand on réalise, avec E. Morin, à quel point toute interprétation séquentielle de la réalité constitue une mutilation de celle-ci. Outre cette volonté héroïque d'appréhension de la réalité, de ces raisonnements sur les systèmes dynamiques découlent aussi l'étude de leur capacité d'auto-reproduction, d'auto-poièse. Ces modèles nous proposent un point de vue sans équivalent sur les processus de la création.
            A titre d'exemple, ont a souvent pris en référence le phénomène de la couleur. Tout d'abord, dans le monde du physicien, ont peut dire qu'il n'y a pas de couleur mais des phénomènes ondulatoires de différentes longueurs d'onde. Pour l'homme en  revanche, il "existe" des couleurs et celles-ci sont fonction d'un système trichromique de couleurs élémentaires. De plus on sait qu'au moins certains oiseaux ont une perception tetrachromique de la lumière. Ces trois mondes perceptuels sont une illustration de la façon dont l'historique a "fait-émerger un monde de pertinence pour chacun d'eux qui est inséparable de leur vécu". Pour Varela, "la seule condition requise est que chaque itinéraire soit viable, c'est-à-dire qu'il soit constitué d'une séquence non interrompue de changements structuraux".
            Cette vision nous apporte de précieux outils pour la compréhension des phénomènes d'organisation des systèmes. Il très impressionnant de retrouver à la fois ces caractéristiques dans l'organisation du vivant (de la cellule par exemple) et à une autre échelle, dans l'organisation d'une société. Toutefois comme le rappelle F. Varela, il ne s'agit pas d'identité mais plutôt de continuité dans l'interprétation de ces divers phénomènes. C'est justement cette continuité que nous recherchons car elle est certainement la marque d'une compréhension plus en accord avec la complexité du monde que la recherche de la formule unique (algorithme universel) du positiviste.
            D'un point de vue plus pragmatique, cette vision offre plusieurs clés qui pourront nous éclairer dans la compréhension du schéma :

            Action et perception
                       
            Première clé, toute perception est le résultat d'une action sur un environnement. En effet, il apparaît de plus en plus clair que notre système perceptif fonctionne comme un explorateur du monde et que, loin d'être un miroir passif de celui-ci, c'est en interagissant avec lui qu'émerge un percept. Ainsi, et par extension, se fondent les bases épistémologiques d'un rapport "observateur - phénomène observé" qui devient incontournable. A la manière de la physique des phénomènes extrêmement petits, on redécouvre à quel point une partie de ce que l'on croit observer est, en fait, nous.

            Sens commun

            Conséquence tout aussi incontournable des émergences de nos "actions-perceptions", la cristallisation d'un réseau, à la frontière de l'intérieur et de l'extérieur, nait de l'interaction de ces deux mondes : le sens commun. C'est ce nuage fractal, issu de notre histoire physique et sociale, constituant la base de notre réalité sociale ou inter-subjective, qui constitue notre appareil cognitif primaire. Envisager notre pensée sous cet angle engendre aussi nombre de conséquences "relativisantes". En effet, vue sous cet angle, la cognition prend un caractère moins déterministe, plus ouvert et réactif à un environnement. Cette façon de comprendre le sens commun devient le point de départ d'une autre façon d'envisager la cognition ou "l'esprit" qui, de pré-existant central, devient matière distribuée, externe, dont la constitution et les mouvements sont fonction des événements extérieurs.

            Pars pro toto

            Autre principe fondamental de notre perception, le cerveau en tant que "machine à trouver des solutions" (A. Berthoz) s'emploie de manière ininterrompue à compléter, à construire ce nuage cognitif. De part son fonctionnement primaire le cerveau n'a de cesse d'établir une cohérence dans ce système d'appréhension des événements du monde. Ainsi peut-on le voir dans les phénomènes d'illusion. On s'aperçoit que ces dernières sont "la solution la plus cohérente" avec l'ensemble des données du système et,  même si les données comportent une incompatibilité, le cerveau ne peut pas ne pas donner de solution. Conséquence de cette recherche continue de solution : la construction incessante du tout à partir de la partie. Ainsi, comme on ne peut pas ne pas anticiper sur la trajectoire du vol balistique d'une balle de tennis, on ne peut non plus s'empêcher de voir un but dans une action ou même de placer quelqu'un dans un groupe social à partir de ces vêtements, d'un accent ou d'une attitude. Ce principe, appelé pars pro toto constitue un des fondements du constructivisme - il est par ailleurs le lieu ambigü d'une interprétation à la fois biologique et sociale -.

            Modelage d'un monde partagé
           
            Ce modèle nous donne une image au niveau de l'individu. On peut aussi, en se tournant vers les interactions interpersonnelles et sociales, comprendre la communication comme l'activité d'un système qui produit et qui façonne entre les hommes un appareil commun de cognition capable de générer de la signification. C'est cet appareil, constitué de règles, de normes, qui a été l'objet des études de l'école de Palo Alto en Californie durant les années 50. Essayant d'appréhender le fonctionnement de cette construction sociale de la communication par les principes de la cybernétique et de la théorie des systèmes, G. Bateson, R.Birdwhistell ou P. Watzlawick ont mis en évidence plusieurs comportements et attitudes révélatrices de ces codes interpersonnels ou sociaux ainsi que quelques principes de leur fonctionnement. Cette pensée partagée, s'auto-reproduisant continuellement au fil des interactions positives et négatives semble dés lors constituer l'essentiel de ce que nous appelons "la réalité". C'est justement dans ce sens que, se penchant sur l'élaboration par chaque acteur au sein de tout groupe de cette "réalité", furent élaborés les principes de l'épistémologie constructiviste.


            Constructivisme

            Des apports qu'ont constitué ces nouvelles approches de la cognition, de notre perception du monde, a découlé une épistémologie dite "constructiviste" (rien à voir avec l'école architecturale russe du même nom). Celle-ci partant du fait que la réalité est une "interprétation construite par et à travers la communication", propose de travailler non plus sur la définition d'un monde "objectif" ou d'une quelconque "vérité" mais plutôt de comprendre, voir d'agir sur cette construction. Le constructivisme parle "d'invention de la réalité"; il s'agit en fait de la construction sociale d'un appareil cognitif qui, générant une signification à partir des évènements qu'il rencontre, donne à ceux-ci un caractère cohérent qui finit par constituer un monde. Appliquant ce modèle à la psychologie, le thérapeute se penche donc de manière systémique sur l'ensemble des éléments - en particulier dans la famille - qui contribue à élaborer cette construction difficile à vivre pour le sujet et à essayer de l'infléchir vers quelque chose de plus viable.
            De plus, confronté à la complexité des identités et interactions psychologiques, le constructivisme se penche sur la notion de paradoxe, jusqu'ici soigneusement écartée des réflexions sur l'organisation du monde. Armé des outils systémiques, le constructivisme "réhabilite" le paradoxe en tant que partie inaliénable de la réalité, susceptible d'être étudiée et surtout phénomène essentiellement créatif. Cette reconnaissance du paradoxe devient même une clé de l'interprétation de notre monde, voyant en celui-ci, plus qu'un avatar de la complexité du monde, un principe générateur, créatif. Le paradoxe, lieu ou se mêlent plusieurs niveaux de communication ou de cognition, devient, par la force de l'antagonisme qu'il représente, un phénomène créateur dont l'émergence ne se révèle qu'à un troisième niveau: méta-niveau.
            Ces notions, quelque peu complexes à aborder, représentent néanmoins de formidables outils d'appréhension de la réalité. C'est à partir de ceux-ci que peut se fonder un modèle de naissance du sens qui soit apte à refléter la complexité, le caractère dynamique et multiple de celui-ci.



            Ainsi, dans notre quête du sens, au fil de l'accumulation des éléments, nous sommes en mesure d'entrevoir un modèle qui puisse nous aider à comprendre effectivement la nature de ce que l'on appelle sens.
            La première conséquence de ce qui précède est, semble-t-il, l'insécabilité du sens et de la cognition. Un événement semble tout d'abord être sens, ou faire sens, à partir du moment où il devient élément d'un appareil cognitif. Cet appareil cognitif peut être appelé "système de pertinence" ou "contexte" mais le caractère actif de ce contexte, son activité sur l'établissement d'une réalité semble constituer le moteur de cette création de sens. Ainsi une information ne donnera du sens que dans une démarche cognitive et donc, qu'une fois: soit qu'elle aura un autre sens la deuxième fois, soit qu'elle sera ignorée, soit encore qu'elle servira à reconstituer un édifice cognitif se dégradant. Pour générer du sens, un phénomène doit donc avoir à la fois un caractère et une dynamique cohérente.
            Cette relation sens - cognition constitue le premier élément à retenir, il fonde la naissance du sens sur un processus complexe mais assimilable et sur lequel on peut se retourner quand, face à une situation nouvelle, on cherche "le début de l'histoire".
            Autre caractéristique du sens issue de cette vision, dépendant de systèmes cognitifs, le sens est lié aux caractéristiques et aux processus de construction  de ces derniers. Or, nous l'avons vu, le systémisme et le constructivisme décrivent de mieux en mieux ces phénomènes, leurs "logiques", et c'est avec ces lunettes qu'il faudra observer ces mécanismes si l'on veut rendre compte de toute la richesse de ces réalités. De plus, nous ne devons pas oublier le caractère "auto-construit" et globalement dynamique de ces systèmes ou appareils cognitifs enfin garder à l'esprit que nous parlons de "nuages" et non de machines.


            Forme

            Ainsi, si l'on veut décrire selon ce modèle le fonctionnement du système qui est à l'origine du sens, reprenons notre premier schéma et voyant comment se développe une cognition partagée entre plusieurs individus.

            Ce schéma montre en jaune ce que l'on pourrait appeler un système cognitif partagé. Celui-ci est issu à la fois des interactions des trois individus, dont le système cognitif "élémentaire" et en rouge, et des interactions du système formé par ces individus avec son environnement. Bien sûr, il faut voir dans ce schéma une extrême simplification qui à pour but de visualiser facilement d'une part la coexistence de deux systèmes cognitifs et d'autre part la co-détermination de ces systèmes.
            Il est alors facile d'imaginer comment un événement pourra prendre une signification différente selon qu'il sera pris en fonction de la zone jaune ou d'une zone rouge. Par exemple, dans le cas de trois personnes travaillant ensemble, un événement pourra avoir ou ne pas avoir de sens pour le groupe, en fait le système cognitif du groupe est d'avoir un sens pour une ou plusieurs personnes du groupe. Aussi  on peut voir tous les types de relation, de constructions mutuelles et de réflexion de l'un sur les autres que peuvent avoir ces systèmes cognitifs. On voit par exemple comment le système cognitif constitue un objet de réflexion pour les systèmes du groupe et comment le système du groupe en constitue un pour celui de l'individu. On a clairement ici à faire à un système de systèmes enchevêtrés, en constante auto-construction.

            Maintenant il nous faut imaginer comment ce modèle fonctionne dans un univers non isolé, c'est-à-dire dans une société. Les niveaux étant de plus en plus nombreux et chaque individu faisant partie de nombreux systèmes d'interaction différents, la complexité du système est telle qu'elle devient impossible à représenter ou à percevoir dans son ensemble.
  
            Vue sous cet angle, la cognition ressemble bien à un système dynamique de sous-systèmes enchevêtrés ou chaque sous-système détermine et est déterminé par les autres et par l'environnement. C'est donc avec les outils de réflexion sur ce genre de phénomène qu'il nous faut regarder la naissance du sens et non en espérant pouvoir y plaquer un quelconque déterminisme positiviste. Néanmoins, la pensée contemporaine a développé des outils d'appréhension de phénomènes complexes qui vont nous permettre de dégager certaines caractéristiques du fonctionnement de ce système qui est à l'origine du sens.



            Fonctionnement

            Ayant vu les différentes étapes qui mènent à la constitution de ce modèle et connaissant sa structure, il ne nous reste plus qu'à étudier son mode de fonctionnement. Nous devrions procéder à  la manière de quelqu'un qui inspecte, qui étudie un instrument de musique afin de savoir comment la musique en émerge et même comment on l'utilise.

            Le premier point à prendre en compte dans cette vision de la nature du sens - nous avons déjà beaucoup insisté dessus - est le caractère parallèle de toutes causalités à l'intérieur de ces systèmes. Ceci n'est pas sans conséquence puisque dés lors nous nous trouvons pratiquement face à l'inconnu. En effet comment travailler de manière scientifique sur des phénomènes qui ne répondent pas strictement aux principes mathématiques de description séquentielle. Cette appréhension de la réalité nous offre plus une fenêtre sur la complexité et la richesse du monde qu'une formule qui ramènerait celle-ci à un plan unique. En fait cette prise de conscience nous montre l'impossibilité de l'idéal rationaliste de "résorption totale du réel dans l'activité de la connaissance" (JP. Dupuy). Il s'ensuit un réajustement du rapport homme / monde qui plaide en faveur d'une attitude moins "maîtrisante" envers le réel. (Cette prise de conscience de la pensée contemporaine en matière de complexité n'est pas sans rappeler les philosophies orientales millénaires mais on sait aussi que des travaux sont en cours pour édifier des mathématiques capables de maîtriser ces phénomènes). Ce modèle implique donc une approche globale, proche de la pensée complexe.
            Le deuxième caractère fondamental de ce modèle  est la notion de niveau. Nous l'avons vu, il y a autant de niveaux cognitifs, ou générateurs de sens, qu'il y a de systèmes d'interactions. Il est donc important de savoir à quel niveau on se trouve pour observer le sens d'un phénomène. Nous retrouvons là la notion de cadrage issue du systémisme et chère aux chercheurs de l'école de Palo Alto.
            Ainsi nous pouvons comprendre comment un événement aura un sens ou un autre au niveau d'un individu seul, d'un individu en tant que membre d'un groupe, d'une société... De la même façon ce modèle nous donne une image de ce que l'on appelle "meta-niveau". Imaginons deux personnes opposant deux points de vue personnels contradictoires, ces personnes peuvent communiquer au sujet de leur polémique en se plaçant dans l'espace cognitif issu de leur relation (le jaune), ils peuvent communiquer au sujet de leur relation en se plaçant dans l'espace cognitif de leur société, etc...
            Autre caractéristique systémique de ce fonctionnement en niveau, la présence d'interprétation ou de communication faisant appel à deux niveaux générant un sens contradictoire. Il s'agit évidemment des phénomènes de paradoxe tel que le constructivisme l'a décrit et qui forment aujourd'hui une clé de la compréhension des phénomènes humains.

            Enfin, la communication, au sens le plus large, celui de "communication généralisée", constitue le principal modeleur de ces systèmes. Cela signifie que celle-ci, bien plus que de véhiculer le sens, crée, anime et modifie sans cesse ces "nuages cognitifs" d'où il émerge. C'est d'ailleurs de cette façon que les sciences de l'information et de la communication se penchent aujourd'hui sur la problématique de la communication. Il s'agit pour les sciences humaines de se munir de modèles de communication qui soient plus proche des problématiques complexes liées à la psychologie et aux sciences sociales. Les sciences de la communication n'étant, dans leur approche qualitative pas affectées par les lacunes mathématiques à l'endroit des phénomènes non linéaires, se penchent donc sur ces mouvements de contexte qui sont à l'origine du sens et cherchent à décrire leur comportement. La linguistique, la psychologie et la psychosociologie sont parmi les principaux outils qu'utilisent les sciences de la communication dans ce travail sur le sens. La théorie des processus de communication notamment, se pose comme un modèle de compréhension de ces phénomènes qu'elle base sur les mouvements de contexte générateur de sens.


            Nuages ou "zones cognitives".

            Maintenant que nous avons un modèle nous donnant une description des mécanismes de notre appréhension du réel, Il nous faut essayer de nous servir de cette vision afin de nous permettre de comprendre, dans des cas concrets, comment le sens apparaît, comment il change ou comment il disparaît. Pour cela il nous faut synthétiser quelque peu notre modèle.

            En résumé on peut dire que le sens d'un événement est fonction de la "zone cognitive" dans laquelle celui-ci est pris en compte. Afin de comprendre comment un événement fait ou ne fait pas sens, il faudra dés lors étudier le fonctionnement, et partant, la constitution de cette "zone cognitive". Il s'agit donc d'essayer de comprendre quels sont les éléments et les systèmes adjacents qui produisent cette zone et de quelle façon ils sont considérés afin de former une cohérence. Cette cohérence pourra être analysée en terme de direction ou d'objectif vers lequel elle semble se diriger et, d'autre part, en considérant "la manière" ou le type de mécanismes qu'elle emploie. En outre on sait qu'il faudra considérer la communication comme principal moyen d'action sur ces "zones cognitives" et donc porter une attention particulière sur les échanges qui contribuent à ses modifications. Enfin, étant donné le caractère systémique de ces phénomènes, ils devront aussi être considérés avec un regard sensibilisé aux apports épistémologiques de la pensée complexe.

            Nous voici ici au terme du cheminement intellectuel qui devait nous faire découvrir la nature du sens, bien entendu la clé en est plus le voyage à travers ce labyrinthe qu'un trésor ou une formule que nous y aurions trouvée. Ce qui en restera est, je l'espère, la cohérence.
            Dés lors, regardons comment, à la lumière de cette cohérence, nous pouvons par exemple décrire l'histoire de la fille du maçon basque et du musée de Bilbao.
            Pour Arentza, le nouveau musée de l'architecte californien "ne veut rien dire", c'est à dire que hormis la sensation de plaisir esthétique que celui-ci lui procure, ces formes, ces jeux de matériaux ne créent aucun sens pour elle. Les courbes, les surfaces gauches, le titane, les volumétries imbriquées du musée tout autant que la renommée de l'architecte ou de la fondation Guggenheim constituent pour elle autant de "bruits" qu'un poème coréen pour un paysan auvergnat. En fait ces données ne deviennent information que dans une zone cognitive telle que celle liée à l'histoire de l'art, de l'architecture ou encore dans celle liée à cet avatar de la pensée occidentale qu'est le culte de la modernité. Zone qui donnera une très haute importance au fait que l'architecte a utilisé les technologies de l'aéronautique pour la conception d'un bâtiment. On le voit, ces systèmes qui donneront du sens au musée représentent, outre une somme de données cohérentes, une dynamique dont celui-ci doit partager la direction.
            Mais il en va de même pour la maison du maçon vis-à-vis de sa famille. D'une part, d'un point de vue individuel, cette maison prend un sens "moral" dans la zone cognitive de chacun du fait que celle-ci émerge en partie de valeurs morales élémentaires de cette société, zone de cognition élémentaire dont la dynamique va dans le sens du "bien être" de chacun. D'autre part, cette maison génère encore plus de sens dans la zone cognitive issue des relations familiales et de la valeur humaine à laquelle cette cognition accorde une importance essentielle. Celle-ci pourrait, par son échelle faire l'objet d'une étude précise, prenant en compte l'histoire de cette famille mais aussi les caractéristiques principales des zones cognitives individuelles de chacun de ses membres ainsi que celles issues de leur village, de leur pays etc...

            Ici mon propos n'est pas de porter un jugement quant à la plus grande importance qu'il faudrait donner ou non aux valeurs morales et humaines plutôt qu'aux constructions intellectuelles et à la notion de progrès. Mon but est plutôt, comme je l'ai dis plus haut, de trouver "ce qui fait la valeur d'une architecture", c'est-à-dire de décrire de façon plus ou moins précise les systèmes cognitifs qui donnent à celle-ci son sens.
            Dans la deuxième partie de ce mémoire, j'essayerais donc de décrire d'une part ce que fut le système cognitif qui donna son sens au mouvement moderne et dans un second temps de décrire celui qui est à l'origine des directions que prend l'architecture contemporaine.


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            On comprend maintenant comment le sens d'une idée ou d'une communication peut être partagée par des groupes différents, on imagine le système cognitif commun, issu d'une construction collective de la société, qui dans sa dynamique englobe de vastes domaines de compétence dans une seule et même cohérence. Ceci est pour moi la clé qui permet d'expliquer pourquoi j'ai trouvé cette compréhension de mes problématiques d'architecture chez une danseuse, un musicien, un chercheur en gestion ou un philosophe. Dans l'autre sens, ce caractère partagé devient l'indice numéro un dans une enquête sur la constitution et le fonctionnement de ce système cognitif commun. C'est cette enquête que je vais essayer de mener à bien au cours de cette deuxième partie. Celle-ci, reprenant le modèle présenté dans la première partie devrait nous permettre de saisir de quelle façon la valeur d'une idée est liée à une certaine vision du monde et surtout de quoi est constituée cette "vision du monde".
            En outre, ce regard sur le système cognitif qui, à l'échelle d'une société, donne à certaines créations ou à certains points de vue plus de prix qu'à d'autres essayera de montrer qu'un tel système, loin d'être fixé, évolue à travers le temps, faisant parfois pivoter la girouette des valeurs. Ceci aura pour effet, je pense, de donner à l'ensemble de ces jugements de valeurs un caractère sainement relatif qui sied à ce qu'on appelle parfois "débat de société". Néanmoins ce travail incessant des systèmes cognitif de notre société, dans leurs formalisations artistiques, scientifiques ou philosophiques constituent pour moi le théâtre d'un spectacle passionnant et générateur d'un grand enthousiasme.

            I Architecture et système cognitif

            Si on y regarde de prés l'architecture est un art très représentatif d'une époque, non seulement les techniques de construction reflètent l'évolution technologique d'une société (firmitas) mais aussi de part les programmes qu'elle est censée servir l'architecture donne une forme matérielle aux habitudes, aux pratiques (utilitas) de celle-ci à un moment donné. Plus encore, cette formalisation se fait selon les canons esthétiques et surtout intellectuels (semiosis) de cette société ou du moins, d'un système cognitif qui en est issu et qui, en quelque sorte, "tient les manettes" de son évolution. C'est précisément ce système qui fera l'objet de mon étude car c'est lui qui est à l'origine du sens des grandes productions d'une époque.
            Il est toujours étonnant de regarder les vestiges des modes ou des courants devenus caduques. Dans ce domaine, l'architecture est sûrement l'activité la plus prolixe puisque un bâtiment vit un peu plus longtemps qu'une robe d'été, une chanson, ou qu'une mode managériale; nos villes sont les vitrines des façons de penser successives de notre société. Ainsi on est parfois déconcerté par certains de ces vestiges et l'on se demande comment on a pu faire de telles choses, avoir certains goûts. Bien sûr, si on y prête plus d'attention, ces choses nous renvoient toutes les circonstances de leur création, les situations et les éléments constitutifs du raisonnement qui en est à l'origine. Le mouvement moderne en architecture prend ainsi son sens dans la pensée de son époque, en fait, dans un certain système cognitif de cette période sur laquelle nous pouvons poser un regard afin d'essayer de comprendre comment, par exemple, on a donné un sens positif au fait de vivre à vingt mètres d'altitude dans une boite de béton "brut de décoffrage", alignée à cinquante boites identiques, dans un "paquebot" sur pilotis.

            Afin de nous pencher sur cette période architecturale à travers le modèle qui vient d'être décrit, nous devrons donc observer la société toute entière qui a généré cette construction intellectuelle. Au cours de cette observation nous essayerons par conséquent de faire ressortir les trois éléments qui caractérisent selon nous un système cognitif.
Premièrement, nous dégagerons les "systèmes adjacents" qui comme nous l'avons vu contribuent à modéliser, à  "énacter" ce système puis nous relèverons les éléments, événements, phénomènes de société qui forment les "objets durs" de ce système.
            Ensuite il nous faudra déterminer la ou les dynamiques internes de ce système, c'est-à-dire les buts, les directions dans lesquelles ce système cognitif dirige sa cohérence. Nous verrons comment cette dynamique peut prendre un caractère de fondement moral tant les éléments assimilés par ce système auront une connotation positive ou négative selon que leurs effets vont ou ne vont pas dans le sens de cette dynamique.
            Enfin nous essayerons de comprendre la mécanique, la manière dont le système effectue ses opérations afin d'élaborer sa construction et de parvenir aux buts qu'il s'est fixé.
            Pourtant il n'est pas question ici de rendre compte de cette recherche à travers un tableau, une frise chronologique ou un schéma systémique qui décrirait méthodiquement une logique aboutissant à la forme de la villa Savoy. Nous tenterons plutôt de rendre compte de notre appréhension du système par un texte moins analytique, qui prenne une forme moins rationnalisante.



            II Mouvement moderne

                        Faire un bilan des événements qui sont à l'origine de l'esprit d'une époque n'est pas chose facile et nous passerons sûrement sur certains faits qui paraîtront essentiels à d'autres observateurs, mais n'est-ce pas le lot de toute recherche que d'occulter ce qui ne va pas dans sa direction et de diriger ses regards vers les éléments qui la confortent ? Après tout, une recherche peut être considérée comme un système cognitif comme les autres.  



"Après l'effet on croit en d'autres causes qu'avant"
                                                                            Nietzsche


             Peut-on imaginer un homme qui n'aurait qu'un système cognitif ? Quelqu'un qui n'aurait pas la capacité de donner deux sens à une même chose, par exemple de voir "le pour et le contre" dans les événements qu'il rencontre. Quelqu'un qui ne pourrait pas voir le monde à la fois d'un point de vue personnel et du point de vue social ou même de considérer les intérêts divergeants de deux groupes dont il serait membre en même temps. Assurément un tel homme aurait d'énormes difficultés à vivre, voir même à survivre dans le monde. Par exemple, s'il n'avait comme seul point de vue que celui de sa société, il serait parfois en grande difficulté par rapport aux exigences de son corps, celui-ci ayant souvent des besoins qui ne se conforment pas à l'intérêt social. Autre exemple, cet homme ne pouvant imaginer d'autre façon de voir le monde que la sienne, il prêterait aux autres cette façon de penser et, si l'un d'eux ne parvenait pas aux mêmes conclusions que lui, il conclurait donc que son raisonnement comporterait une erreur. Notre homme serait alors obligé d'établir une hiérarchie entre les hommes, partant de ceux qui ne font pas d'erreur et allant jusqu'à ceux (les pauvres) qui n'auraient pas les "capacités" nécessaires aux opérations ayant cours dans ce système. Bien sûr, une telle personne ne pourrait exister dans la "réalité réelle", mais je vous propose, afin de comprendre comment nait le sens des créations du mouvement moderne, d'imaginer une personne qui aurait cette improbable particularité et qui ne penserait, par exemple, qu'avec l'intelligence du mouvement moderne. Appelons-le Monsieur Moderne.


            Tout d'abord une précision concernant les qualités, et dieu sait si elles sont nombreuses, de notre homme. M. Moderne est une personne "éveillée", habile avec les constructions intellectuelles. Les concepts les plus sophistiqués ne lui font pas peur et ses raisonnements sont toujours d'une grande finesse, d'une précision qui impose le respect. M. Moderne est travailleur et rigoureux, il n'est pas du genre à laisser la fatigue ou la lassitude l'entraîner dans les zones troubles et nauséabondes du travail bâclé. De plus, un irrépressible besoin de rigueur génère en lui, et en toute modestie, une honnêteté à toute épreuve. Autre qualité, et c'est là certainement la plus belle et la plus inexplicable, M. Moderne aime son prochain. Ce sentiment le met non seulement dans l'incapacité de négliger ses semblables mais, plus encore, le pousse à œuvrer pour leur bien. En fait, on peut dire que s'il n'y avait cette étrange maladie, appelons-la la "monosémiosie", qu'il avait contractée dieu sait où,  M. Moderne serait ce qu'on appelle quelqu'un de brillant.
            Notons que si notre homme ne peut concevoir qu'un seul sens à chaque chose, il n'est pas dupe des mots qui, dans le dictionnaire par exemple, renferment plusieurs définitions. Ainsi ne voit-il aucun problème au fait que le mot "sens" définisse une direction, un des cinq sens ou la signification. Au contraire, il se félicite de comprendre que cela est du à l'histoire de leur naissance et n'y voit aucun paradoxe. En revanche, le paradoxe, voilà ce qu'il considère être un problème. En effet étant donné sa particularité intellectuelle, M. Moderne voit dans ce phénomène non seulement l'endroit où les choses quittent le domaine de son entendement mais aussi la cause de bien des malheurs - peut-être même tous !- de notre société.
            Mais voyons maintenant, puisque c'est là notre sujet, comment notre personnage compose avec le monde occidental du 20ème siècle et finit par élaborer une cohérence absolue de sa vision du monde.

             Disons que M. Moderne est né avec le siècle quand la révolution industrielle besognait à toute vapeur. Comme il en pinçait pour les humanistes, il se tenait au fait des nouveautés dans tous les domaines, sans pour autant manquer de respect aux traditions. Ainsi on ne pouvait pas le prendre à défaut, que ce soit au sujet de l'enseignement littéraire, de l'économie, de la politique ou des Sciences et Techniques, pour lesquelles il se passionnait, mais aussi du monde des arts ou de la philosophie. M. Moderne s'émerveillait de voir l'Homme se rapprocher doucement mais sûrement du jour où, la formule entre les mains, il ferait tourner le monde comme une montre suisse. Un oeil sur chacun des chantiers de l'humanité, il observait leur évolution et se réjouissait en particulier que tous, utilisant les belles mathématiques, allaient venir à bout de ces poisons de paradoxes. Selon M. Moderne, les mathématiques valaient tous les "espérantos" qu'il eut été possible d'inventer. Bref, M. Moderne était plutôt optimiste.
            Pour autant qu'il fut respectueux des anciens, M. Moderne n'en était pas moins jeune, et comme tous les bouillonnants jeunes gens de son âge, ce garçon se sentait des envies de "coup de pied dans la fourmilière". Quand il parlait de "fourmilière" il fallait comprendre tout ce qu'il avait vu de "leste" encombrant les universités. Bien sûr, il n'existait rien de plus honorable et enrichissant que d'étudier l'œuvre des sages qui nous avaient précédés mais rien ne l'irritait plus que de voir à quel point l'académisme vivait moins de bonne volonté que de comportements incohérents et improductifs fondés sur des intérêts personnels ou des luttes de clans. Plus grave encore, par son inertie, on voyait l'enseignement s'éloigner des réalités (déjà) d'un monde en pleine révolution. Selon lui, le monde changeant, le travail des anciens ne devait pas nous servir à reproduire un même modèle, encore et toujours, mais représentait un acquis que l'on devait faire évoluer afin de l'améliorer.   
M. Moderne pensait donc, dans ses excès d'impertinence juvénile, que les anciens dogmes devaient laisser la place à de nouveaux, plus à-même de permettre à notre société de se développer dans le dynamisme et dans l'harmonie. Il voyait bien que l'heure était venue de faire des choix, non seulement dans l'Académie mais surtout en ce qui concernait les directions politiques et économiques que notre société devait prendre.
            La démocratie par exemple, si elle était pour lui une des plus belles conquêtes de l'humanité, était encore loin d'effacer les inégalités vertigineuses que la révolution industrielle n'avait fait que déplacer et même creuser un peu plus, par rapport aux systèmes qui l'avaient précédée. Pour M. Moderne, le grand choix auquel nous étions confrontés était le suivant : d'un côté, les formidables progrès de la technique semblaient être propulsés par la dynamique du libre-échange. On pouvait penser qu'il y avait dans cette quête individualiste du profit un principe qui, malgré tout, tendait au bien-être de la communauté tout entière. Aussi faudrait-il encourager cette politique libérale qui finirait par faire s'étendre les bienfaits du progrès à l'ensemble de la société. La machine par exemple n'allait-elle pas améliorer la production tout en libérant les moins chanceux des besognes ingrates et si pénibles de la mine, de l'usine ou des champs ? D'un autre côté, il fallait bien le reconnaître, il y avait la possibilité de voir les nantis s'emparer des avantages de l'industrie pour réduire les plus démunis à de nouvelles formes d'esclavage. En fait, M. Moderne, en ouvrant les yeux du plus grand qu'il pouvait, n'arrivait pas à voir dans les visages de ceux qui pilotaient la locomotive de l'industrie, les traits des tyrans décrits par les marxistes. En fait, s'il faut reconnaître qu'il percevait dans le communisme des idées qui ne pouvaient pas ne pas le séduire, M. Moderne avait opté pour le système libéral en se disant que celui-ci lui paraissait plus harmonieux dans le sens où il semblait découler naturellement de la longue marche dans laquelle l'humanité s'était engagée depuis des millénaires. Après tout, la société n'avait-elle pas évolué d'elle-même vers la démocratie et celle-ci ne devenait-elle pas de plus en plus présente dans les pays autour du sien ? Néanmoins il était curieux de voir comment cette expérience communautaire, mettant enfin tous les hommes sur un même pied d'égalité, allait aboutir. Parfois même, entraîné par son incurable honnêteté, il se disait qu'il ne verrait pas de contradiction à changer pour un système communiste si celui-ci s'avérait plus efficace sur le chantier de l'humanité.
            Son enthousiasme, M. Moderne le devait surtout au spectacle que lui offraient les Sciences et Techniques. Jour après jour, il n'avait de cesse de s'émerveiller devant l'esprit humain qui, tel Sherlock Holmes ou Hercule Poireau, tombait toujours sur la piste qui menait aux règles secrètes qui se cachaient au fond de chaque création de la nature. "L'homme, se disait-il, écrit depuis des millénaires et sans discontinuité le grand livre dans lequel on pourra lire la logique de chaque choses. Hier nous étions des enfants qui regardions le monde avec les yeux de la peur, sans savoir s'il s'agissait d'un ogre ou d'une créature amicale. Et voilà qu'aujourd'hui nous regardons la nature avec le sourire amusé d'un grand-père bienveillant." Il savait bien que le travail battait son plein et qu'il était loin d'être achevé, mais les succès de la raison s'inscrivaient sur chaque théorie dont l'application nous donnait la vitesse, le pouvoir de voler ou nous affranchissait des caprices de la nature. Plus encore, M. Moderne pensait que l'on toucherait au sublime le jour où l'humanité trouverait dans le livre de ces théories le principe primordial qui les réunirait toutes. La théorie des théories, la formule des formules qui ferait éclater la brillante simplicité de ce monde aux allures si compliquées. Cette idée constituait d'ailleurs à ces yeux le but ultime de la science et il voyait bien les savants trouver ce trésor dans le monde de l'infiniment petit ou dans un principe commun aux champs gravitationnel et électromagnétique. Quoi qu'il en soit l'homme était armé de recettes, de savoir-faire épistémologiques qui semblaient sans limite et qui avaient donné tant de résultats. Par exemple, Monsieur Moderne se satisfaisait grandement des conseils de Descartes et se disait que dés lors il n'y aura plus de problèmes qui ne pussent se décomposer en problèmes plus simples ou de mouvements dont on aurait pu décomposer les forces selon un ou plusieurs repères qui le rationaliseraient.
            Mais M. Moderne n'était pas de ceux qui ne voient le monde qu'à travers l'œil austère et disons-le parfois un peu froid, de la science et des grandes théories. Non, il se félicitait de goûter à toutes les beautés que le monde faisait naître et, en bon gentilhomme, portait le plus grand intérêt aux choses de l'art et à la poésie. Outre les plaisirs que lui procuraient les chefs-d'œuvres qu'avaient laissés les maîtres de la peinture, de la musique, de la littérature ou du théâtre, il aimait voir dans l'art cette liberté qui permet à ceux qui le pratique d'être toujours en avance sur leur temps. Aussi notre homme gardait-il un oeil attentif pour l'art et les artistes qui étaient de son temps et dont le travail naissait de préoccupations "actuelles". A leurs manières, pensait-il, les artistes eux aussi, poursuivent un travail qui commença avec l'humanité. Par exemple, il comprenait très bien qu'avec l'invention de la photographie, la peinture devait visiter les mondes de l'abstraction et que cela faisait partie de l'évolution. M. Moderne voyait même dans l'abstraction le signe d'une élévation de l'homme vers une esthétique plus délicate qui se détacherait peu à peu des trivialités de notre condition originairement animale.
Il savait que la poésie était une nourriture dont l'homme ne pourrait jamais se passer et voyait même en elle une alternative à ce que la religion n'était plus capable de lui apporter. En effet, s'il fallait reconnaître le réconfort ainsi que l'éducation des peuples que les religions avaient répandu pendant des siècles, on pouvait encore voir les séquelles que celles-ci avaient laissées dans la société par son obscurantisme et son goût du pouvoir. En fait M. Moderne mettait beaucoup d'espoir dans l'école "gratuite, laïque et obligatoire" dont il imaginait qu'elle nous mènerait vers une société où les superstitions et les rites désuets laisseraient la place au savoir et à la poésie.

            M. Moderne passait beaucoup de temps à expliquer aux autres toutes ces choses qu'il avait la chance de comprendre et que, malheureusement, tout le monde n'était pas à même d'appréhender avec une telle acuité. Il considérait que si la nature lui avait donné la responsabilité d'une intelligence si fidèle à la raison, il se devait d'en faire profiter les autres. Sans doute aurait-il pu en faire mauvaise usage, en préparant quelques manipulations profitables à son enrichissement personnel ou en dessinant quelques plans machiavéliques qui eurent pour effet de mettre entre ses mains le pouvoir ou la gloire. Mais non, M. Moderne voyait plus son bonheur dans le fait d'aider ses prochains que dans la quête de plaisirs égoïstes. Ainsi, pour le bien de ses proches et moins proches, il travaillait patiemment à leur ouvrir les yeux, à montrer à ceux qui ne pouvaient le voir, comment la raison pouvait venir à bout de toutes les choses qui nous empoisonnent la vie, de tous ces mystères et de tous ces sempiternels conflits qui avaient fait, par le passé, tant de victimes et de malheureux. A sa manière, M. Moderne prêchait mais, cette fois, il ne s'agissait pas de tromper ou d'endormir les gens, il s'agissait de les aider à ouvrir les yeux sur un monde qui, si on voulait bien retrousser ses manches et y mettre un peu de bonne volonté, allait dépasser toutes nos ambitions. M. Moderne prêchait d'ailleurs tant et si bien qu'un jour il fut contacté, par une organisation - dont l'identité reste aujourd'hui encore un grand mystère - pour remplir une mission d'intérêt public. Ce jour là, M. Moderne fut prié de réfléchir à la façon dont notre société devait reconsidérer ses habitudes en matière de conception de son cadre de vie à la veille de cette période de grande moisson du labeur de l'humanité. Il s'agissait là d'une tache d'une très haute importance et qui, si elle était bien menée, constituerait pour notre société un immense pas en avant. Cette mission M. Moderne l'accepta, non sans un frisson de vertige devant la responsabilité qu'elle impliquait, puis après une grande respiration destinée à rassembler ses forces et ses idées, notre personnage se mit au travail.

            Ordre et méthode ne devaient pas quitter celui qui se lançait dans un tel chantier. M. Moderne voulait être sûr de ne pas faire d'erreur, de ne rien oublier. Surtout, il voulait s'assurer de bien prendre en considération tous les éléments qui constituaient les grands facteurs de son époque. En effet connaître les mouvements présents serait indispensable s'il voulait travailler pour l'avenir. Il pensait qu'il devait agir à la manière d'un physicien qui peut prédire la trajectoire d'un boulé de canon à partir de sa position et de sa vitesse à l'instant présent. Aussi M. Moderne se disait qu'il n'était pas mauvais qu'on l'eut choisi lui:"travailler pour l'avenir nécessite une grande connaissance du passé et mon savoir en ce qui concerne le travail des anciens sera un atout irremplaçable dans une telle besogne. La première chose à faire est de définir clairement les objectifs à atteindre".
            Sachant que son travail ne se bornait pas à trouver des solutions techniques mais plutôt à élaborer ce que l'on aurait pu appeler "un projet pour la société", M. Moderne n'essaya pas d'établir un cahier des charges précis et administratif mais s'appliqua à préciser les grandes tendances que devaient suivre son travail. Bien sûr, certains critères étaient incontournables et devaient figurer parmi les piliers sur lesquels s'appuierait le reste de l'édifice. Ainsi, sa première démarche fut de dégager les grands axes qui devaient guider l'ensemble de sa démarche. Pour cela il se dit qu'il fallait prendre du recul, beaucoup de recul, et observer le sens dans lequel notre société s'avançait pour identifier les principaux objectifs dont l'humanité s'était mise en quête.

            Le premier de ces grands objectifs consistait en une évolution du rapport entre l'homme et la nature. Comme nous l'avons dit auparavant, M. Moderne avait déjà son idée concernant cette question. Tout nous amenait à penser qu'après des millénaires de dépendance vis-à-vis de la nature, l'homme allait finir par la dominer. Ce premier axe, cette première dynamique avait deux conséquences directes qu'il faudrait prendre en compte lors de la conception de notre cadre de vie : premièrement l'homme qui n'avait plus à subir la nature entrait dans une ère d'utilisation de celle-ci, mais cette utilisation devait se faire de façon intelligente. Par exemple, l'homme devait faire en sorte de profiter au maximum des forces et des beautés que les paysages, les climats ou les flores pouvaient lui offrir et ce tant du point de vue esthétique que pratique. Autre conséquence, et celle-ci semblait bien plus fondamentale, l'humanité allait devenir un "créateur". En effet, l'homme qui avait depuis toujours dû composer avec les créations et les aléas de la nature voyait venir le moment ou il deviendrait lui aussi compositeur de ce monde. Cela impliquait de grandes responsabilités mais on pouvait espérer, aux vues des chefs d'œuvre de l'humanité, que le monde qu'il allait "créer" serait non seulement empli de richesse poétique mais aussi et surtout d'ingéniosité et de raison. On pouvait même s'attendre à ce que les créations de l'homme, pour peu qu'elles aient été bien pensées, auraient pour elles l'avantage d'avoir une constitution et des comportements logiques. M. Moderne se disait que l'humain pouvait espérer un jour vivre, telle une famille dans sa maison, dans un espace qu'il aurait imaginé et arrangé lui-même. 

            Deuxième objectif, les hommes ayant réussi à maîtriser la nature, il restait encore à savoir les faire vivre entre eux. Si pour certains cela semblait impossible, M. Moderne était persuadé que c'était oublier un peu vite l'idée d'évolution et surtout qu'il ne fallait pas rester aveugle aux succès de la démocratie. Bien sûr il restait beaucoup de travail mais c'était là encore une grande direction de l'humanité, et elle allait dans le bon sens. Cela devait donc aussi avoir des répercussions sur la façon dont on devait concevoir le monde de demain. Pour M. Moderne, il fallait donc prendre en considération le facteur démocratique dans tous les projets que nous serions amenés à imaginer. Cela signifiait que la dimension collective devait parfois prendre le pas sur les "lubies" de chacun et qu'un projet, s'il ne pouvait pas toujours faire l'unanimité, devait rassembler une majorité de satisfaits. La dimension collective devait donc prendre de plus en plus d'importance mais M. Moderne voyait aussi dans la faculté croissante des hommes à gérer les sociétés un avantage dont on ne pouvait encore imaginer la portée: l'internationalisation. Ce changement de repère lui semblait être un phénomène incontournable. "Aujourd'hui, on ne peut plus concevoir son espace comme on le faisait du temps où l'on considérait son village comme le centre du monde....   Le train, le paquebot et bientôt l'aéroplane vont réduire les distances non seulement à l'intérieur des pays mais surtout de pays à pays et, si les hommes apprennent enfin à voir les avantages d'une bonne entente entre les pays, la question de l'habitat sera débattue internationalement."

            Enfin, M. Moderne pensait que ce travail était surtout l'occasion de faire avancer la quête qu'il considérait comme la plus juste et la plus fondamentale de toute, celle qui devait concentrer tous les efforts de notre société, celle qui touchait au plus profond de l'humanité: L'EGALITE. Dans ce domaine aussi, il réussit à dégager deux axes selon lesquels on pouvait aborder le problème (et on se rendait vraiment compte qu'il n'avait pas était choisi au hasard. D'une part l'égalité devait évidemment être présente dans les rapports entre les hommes. Cela ne signifiait pas pour lui que nous devions tous nous appeler "camarade" mais plutôt que les hiérarchies, qu'il considérait indispensable, devaient être basées sur de justes raisons ou sur les capacités, les talents différents que les hommes pouvaient avoir. C'était ce qu'il appelait "l'égalité des chances". "Tout en diminuant les injustices, pensait-il, cette façon de faire devrait aussi permettre de faciliter et même d'accélérer le progrès en mettant le pouvoir dans les mains des gens les plus capables". D'autre part, il s'agissait de faire disparaître les inégalités les plus criantes, celles qui faisaient vivre des êtres humains dans des conditions inadmissibles à deux pas du progrès. M. Moderne était vraiment touché par un cruel sentiment d'injustice à la vue de la misère dans laquelle étaient emprisonnés les plus pauvres. S'il fallait concevoir un habitat pour la société de demain, celui-ci devait en priorité faire disparaître l'injustice consistant à faire vivre des hommes dans des conditions inhumaines à coté d'autres hommes bénéficiant de tous les avantages. Il faut noter que dans la recherche de l'égalité, M. Moderne n'oubliait pas la condition de la femme et cela aussi il essayerait de le prendre en compte.

            Les grandes directions étant maintenant clairement dégagées, M. Moderne se dit que la meilleure manière d'arriver à un résultat efficace serait de mettre en place un certain nombre de règles ou plutôt de principes qui fonderaient les bases de cette nouvelle manière d'aborder la conception de nos constructions. D'un autre coté, on ne pouvait pas établir un code qui figerait toute conception selon un modèle unique qui tout d'abord ne pourrait être adapté à toutes les situations et qui engendrerait sûrement par la suite une grande monotonie. Ainsi, afin de trouver les principes qu'il cherchait, M. Moderne se tourna vers ce qui semblait faire la réussite de la révolution industrielle, la rationalisation de la production. M. Moderne voyait bien toute la force que générait cette attitude dans la réalisation d'objets qui répondaient de mieux en mieux à nos besoins. Déjà les spécialistes de la production rationnelle, les ingénieurs, commençaient à s'intéresser sérieusement à la construction de bâtiments et on pouvait voir qu'ils étaient capables de réaliser des prouesses comme la Tour Eiffel ou le pavillon des machines de l'exposition universelle. C'est alors qu'une grande idée éclaira tout à coup notre courageux chercheur. Le premier principe ne devrait-il pas être une question de rapport entre la fonction et la forme ? Si on veut trouver le moyen de faire progresser la conception de notre cadre de vie ne faut-il pas chercher un moyen de résoudre les questions pratiques d'utilisation d'un bâtiment, ses questions techniques de structure et de mise en oeuvres et son apparence esthétique dans une même démarche ? Or les exemples ne sont-ils pas nombreux de réalisations qui, comme les bateaux, trouvent la grâce de leurs lignes dans les réponses techniques aux contraintes physiques, et parfois même économiques, auxquelles ils sont confrontés?
M. Moderne était sur une piste sérieuse mais il considérait quand même qu'un élément manquait encore à cette adaptation du principe industriel à l'architecture. En effet, pour pouvoir réaliser la symbiose de la forme et de la fonction, il fallait encore développer une esthétique de la production industrielle qui réunirait efficacité matérielle, rentabilité économique et qualité artistique dans des constructions qui seraient vraiment "d'un nouveau genre".
            M. Moderne commençait à réaliser, à sa propre surprise, que la conception d'un bâtiment allait devenir le lieu où toutes les capacités de l'homme pourraient s'exprimer et, plus encore, que l'homme devait mettre tout son savoir et son savoir-faire dans l'édification de son environnement s'il voulait profiter pleinement du progrès. La transformation peut paraître anecdotique mais en fait, elle est fondamentale: M. Moderne venait de comprendre qu'il nous fallait passer d'une époque où la construction consistait en l'éternelle adaptation de modèles génériques aux besoins particuliers de chacun (qui d'ailleurs ne variaient que très peu) à une ère où l'art et la technique feraient de chaque bâtiment une oeuvre unique. La forme serait liée aux spécificités du site, aux solutions techniques utilisées et surtout aux réponses fonctionnelles apportées. M. Moderne commença à rêver, à imaginer combien de choses dans une maison pouvaient faire l'objet d'une réflexion qui les mettrait en valeur. Il s'enthousiasma surtout à l'idée des nouvelles formes que les nouvelles techniques allaient générer. Déjà, il avait vu le métal réaliser des exploits et le béton qui pointait son nez amènerait sûrement d'autres surprises. Les fonctions elles aussi allaient évoluer et l'on pouvait s'attendre à voir nos villes s'orner de nouveaux monuments extraordinaires comme les gares ou les halles.
            Prenons l'exemple d'une maison : pourquoi toujours recopier le même modèle alors que son site est unique et que la fonction qu'elle doit remplir ne correspond certainement plus aux usages d'il y a cent ans. Cette maison ne devrait-elle pas être unique elle aussi et ne serait-elle pas une bien meilleure maison si celui qui la concevait travaillait chacune de ces facettes avec l'attention d'un artiste mais aussi d'un ingénieur qui sculpterait et qui optimiserait ses formes et sa matière ? Une fenêtre peut être plus qu'un trou dans un mur, elle peut devenir à la fois un tableau qui s'ouvre sur le paysage, une source intelligente de lumière ainsi qu'un instrument d'aération. Une chambre peut devenir un lieu poétique et avoir des qualités acoustiques qui permettront un meilleur sommeil. Un couloir peut, s'il est bien pensé et réalisé, se transformer en un chemin  agréable tout en économisant la surface de la maison et en facilitant les déplacements. Un toit peut se métamorphoser en un jardin. Un bâtiment peut se changer en un manifeste de la raison, du progrès et de la poésie, pour peu que celui qui la conçoive y travaille avec toutes les forces de son cœur et de sa raison... Toutes ces perspectives jaillissaient à l'esprit de M. Moderne qui estimait qu'il tenait là une idée d'une grande force et qu'il était sur le point de remplir sa mission. Même, il pensait que le programme qu'il s'apprêtait à préparer ne se limiterait pas forcément à la construction de bâtiment mais qu'on pouvait adopter cette attitude pour la conception de villes entières ou même, à l'autre extrémité, à la conception de petits objets comme les meubles ou autres produits manufacturés. L'idée d'une telle cohérence entre toutes les formes de productions de l'homme lui donnait même parfois le tournis.
            Ainsi, il en était fini du temps où le travail de l'architecte consistait à faire un choix parmi des catalogues d'ornementations et à dessiner des façades pour un bâtiment qui était le même que celui d'à côté. La pierre allait disparaître et avec elle toutes les incohérences et tous les paradoxes qui empêchaient nos villes de respirer et de fonctionner efficacement. Enfin nous pourrions vivre dans un cadre aussi évolué que les plus belles machines que l'homme utilisait déjà quotidiennement, enfin nos villes pourraient être pensées avec cette même raison qui présidait à la conception de ces magnifiques engins qui défiaient les éléments entre le Havre et New York à une vitesse et dans un confort digne du XXème siècle.
M. Moderne voyait le projet qu'on lui avait confié se dessiner sous la forme d'une grande ambition pour l'avenir et se réjouissait de voir comment il avait réussi à trouver la cohérence et à mettre des mots sur les directions que prendrait son époque dans le domaine de l'architecture et de l'urbanisme. Mais il le savait, tout ceci n'était encore que de grandes idées et il restait maintenant à confronter ce projet à la réalité.

            La question du rapport à la réalité n'effraya tout d'abord que modérément notre homme. Pour lui il s'agissait là d'une question de "comment ?" et il savait que ce genre de question ne résistait pratiquement jamais à l'obstination et surtout aux méthodes de l'humanité. De plus, cette évolution allant "dans le sens de l'histoire", tout devrait concorder à la réalisation d'un tel projet. Dans son enthousiasme, M. Moderne aurait même voulu précipiter les choses mais il savait que le changement nécessiterait un certain temps, surtout si on pensait aux esprits les plus conservateurs qui n'étaient pas prêt à remettre en cause leur façon de faire. Il devenait évident qu'il allait falloir dévisser les anciens dogmes pour les remplacer par de nouveaux et que ceux-ci devraient reposer sur des principes vraiment fondamentaux afin qu'ils puissent traverser les époques à venir sans devoir eux-mêmes être remis en cause. Pour cela M. Moderne se disait que la seule démarche valable serait d'adopter une attitude d'honnêteté et de sobriété.  La sobriété s'imposait de toute évidence car on avait vu jusque dans un passé proche comment les tendances qui se perdaient dans une abondance de formes ou d'ornementations aux fins purement esthétiques, en plus de n'être pas fonctionnelles et donc de gaspiller le travail (et l'argent) des hommes, entraient en désuétude aussi vite qu'elles apparaissaient. Quant à l'honnêteté, M. Moderne disait simplement que si l'architecture cessait de se mentir ou de mentir à ces utilisateurs, si elle acceptait les techniques, les habitudes, les matériaux et les réalités de son époque, elle ne pourrait qu'en être plus juste et plus belle. Il s'agissait d'arrêter de copier, de tricher sur la véritable nature d'un bâtiment. Il disait : "un paquebot n'essaie pas de se faire passer pour un palais et c'est en cela qu'il devient vraiment un palais de son temps". En adoptant cette attitude, on ne pourrait faire qu'un travail irréprochable et si les goûts des utilisateurs n'étaient pas toujours habitués aux nouvelles formes, on pouvait prévoir qu'avec le temps l'œil s'habituerait à la couleur du béton qui deviendrait aussi naturelle que celle de la pierre. De plus, les bâtiments du futur auraient pour eux la double beauté des proportions maîtrisées et de la raison apparaissant à travers leur structure ou l'ingéniosité de leur fonctionnement. Il voulait aussi inscrire parmi les principes de cette nouvelle architecture celui selon lequel il devait y avoir, comme dans tout raisonnement, une continuité entre toutes les parties d'un édifice et l'édifice en tant que tout. Même, il prévoyait que l'on devrait concevoir les villes tout entières selon ce principe. Ici apparaissait un élément de la réalité sur lequel il faudrait trancher : l'existant. Malheureusement, il allait falloir nous confronter, dans les villes en particulier, à toutes les difficultés causées par les constructions souvent anarchiques et malsaines dont nous avons héritées et qui seront, dans notre tâche, un énorme handicap. "Il nous faudra donc trouver des espaces vierges, à chaque fois qu'il nous sera impossible de faire table rase". Mis à part ce problème, les véritables difficultés dans la mise en place de cette nouvelle façon de faire, M. Moderne allait les rencontrer au fur et à mesure que ce siècle avancerait.

            Si au tout début du XXème siècle rien ne semblait s'opposer aux lancements de ce grand chantier, la première guerre mondiale vint contrarier les plans de M. Moderne. Pendant plus de quatre ans le court de l'histoire semblait nous mener dans une direction bien différente de la sagesse prédite par ce grand optimiste. Mais au lieu de se décourager, M. Moderne se dit que cette tragédie allait justement devenir l'occasion de faire disparaître une fois pour toute, en leur faisant face, toutes ces barbaries et tous ces comportements absurdes qui consistaient, une fois encore, à oublier que, la raison étant universelle, les différents entre les peuples pouvaient se résoudre autrement que par la guerre et ses atrocités. C'est ainsi qu'au sortir de cette triste période, le progrès se remit à marcher et même à courir, fort de plus démocratie et de meilleures relations internationales. Durant cette période, les travaux de M. Moderne connurent un énorme succès et celui-ci devint de plus en plus populaire malgré quelques mouvements d'arrière garde de quelques urbanistes ou architectes qui refusaient toujours de se rendre à l'évidence d'un monde qui n'arrêterait pas sa course vers l'avenir.
            Puis, vers la fin des années 30 vint cette abominable période où la folie s'empara de tout un pays qui retourna les fruits du progrès en d'atroces instruments de destructions et de malheur. Pour M. Moderne ces années furent le lieu d'une terrible confusion. S'il voyait le progrès et la raison s'organiser pour mettre fin à ces monstruosités, il ne pouvait effacer de sa conscience le spectre d'une réalité troublante et incontrôlable, la présence d'un facteur irrationnel dans l'humanité. Comme cela arrive parfois dans un couple, quelque chose se passait et ferait que "rien ne serait plus jamais tout à fait pareil" entre le progrès et M. Moderne. L'invasion de la Pologne, Pearl Harbor, Stalingrad, l'Holocauste et Hiroshima allaient briser bien des rêves et le réveil de M. Moderne aurait un goût amer.
            Malgré tout, la raison avait fini par avoir le dernier mot et la guerre étant passée, le temps était venu de reprendre les choses en main et de reconstruire. D'une certaine façon, il y avait là une opportunité de mettre en pratique les grandes idées de M. Moderne et celui ci retroussa ses manches pour si remettre de tout son cœur. Bien des projets étaient en préparation, et il y en avait un en particulier qui retenait toute son attention. On parlait d'envoyer un homme sur la lune, voilà qui ouvrait un bon nombre de nouvelles perspectives. On pouvait penser que, si l'homme ne faisait pas exploser la planète, si les cicatrices de la guerre s'effaçaient, si la prospérité ne nous abandonnait pas, il y aurait encore de grands travaux à faire sur le chantier de l'humanité. Même s'il sentait qu'il y aurait toujours quelque chose qui lui échapperait - comme dans cette histoire d'électrons dont ont disait qu'on ne pourrait jamais connaître à la fois la position et la vitesse - M. Moderne se dit que ses méthodes avaient encore de beaux jours devant elles et surtout qu'on avait encore rien trouvé de plus efficace.
            Pour l'anecdote, il faut savoir que M. Moderne vécut encore de longues années et qu'il ne cessa officiellement ces activités qu'au milieu des années 70. Par un triste jour de 1993, alors qu'il rendait visite à un ami ingénieur en bâtiment, il trouva la mort dans un tragique accident sur le chantier de démolition d'un immeuble de logements sociaux des années 60.



            Construire une conclusion à ce chapitre reviendrait à réaliser ce que la pensée complexe appelle la réduction d'une réduction et nul ne songe sérieusement à résumer "ce qu'il faut retenir de la modernité en architecture" en quelques lignes. L'idée même d'une conclusion à ce chapitre prend de ce fait un caractère absurde et la question qui se pose devient à ce moment de notre développement celle de l'alternative.
            Après avoir survolé le temps d'une petite histoire ce système avec lequel nous jugeons tous, plus ou moins constamment, l'architecture mais aussi les événements et les comportements que nous rencontrons en cette fin de siècle occidental, le moment est venu de poser notre regard sur la forme vers laquelle ce système se dirige pour aborder le nouveau millénaire.
            Dans le prochain chapitre nous essaierons donc de dégager les éléments constitutifs d'un système qui jouera le même rôle, à la même place que celui que nous venons de décrire mais qui fera émerger d'autres significations. Evidemment vouloir observer ce système, qui constitue l'un des systèmes cognitifs de l'auteur, risque de ressembler d'une certaine façon à la course d'un chien après sa queue mais, dans la mesure où il ne souffre pas du même handicap que M. Moderne, on peut être sûr qu'il saura trouver d'autres points de vue ou du moins, qu'il essaiera.


             Nous sommes tous moderne

            Si "le grand mouvement moderne" n'a pu, comme il l'espérait, résoudre une fois pour toutes le problème de la construction de notre cadre de vie dans une doctrine qui se voulait bien au-delà des modes et donc résistante au temps, cette idéologie a su s'adapter pour survivre et, de l'utopie élaborer par Le Corbusier, l'école du Bauhaus ou le mouvement De Stijl, la modernité en architecture en vint à se définir plus modestement. L'architecture se déclina en terme de style -comme ce fut le cas lorsque Philip Johnson définit le "style international"- et non plus en terme de valeurs universelles. L'architecture moderne était née, ses fondements constitueraient les gammes sur lesquelles toute architecture occidentale prendrait appui mais ses valeurs changeraient et nul ne pouvait prédire les formes qu'elle prendrait. Néanmoins bon nombre de valeurs essentielles à cette manière de penser l'architecture perdureraient au cours du siècle, en particulier celles de la rationalisation de la production et du rapport forme / fonction. Ainsi, mis à part les éléments isolés jouant la carte du traditionalisme, du vernaculaire, de l'artisanat ou même du néo-médiéval, l'œuvre de Mies Van Der Rohe caractérise la majorité des valeurs que partageront les architectures du XXème siècle. Des poteaux métalliques qui trouvent leur intérêt plastique dans la justesse de leur optimisation structurelle à l'esthétique de la répétition induite par les méthodes de production des éléments métalliques, le travail de l'architecte allemand émigré aux Etats-Unis symbolise ce que l'on appelle "la qualité" dans cette zone cognitive qu'est la modernité d'après guerre. A cela il faut encore ajouter un discours poétique ou sociologique qui semble relever le défi d'une conception qui soit à la fois efficace et sensible. L'architecture moderne persistera aussi longtemps à se vouloir intemporelle et, de révolutionnaire, en deviendra académique comme le veut le cycle des idées.
Se déclinant sous diverses tendances et surtout selon divers talents de Saarinen, Louis Khan, Alvar Alto à Jussieu, Orly, les quartiers Nord de Marseille ou bien la Paillade à Montpellier, cette architecture prendra donc la forme intellectuelle du dogme de l'angle droit, du fonctionnalisme, de l'authenticité et du "less is more".

            Il faudra attendre les années 60 et les réflexions de Robert Venturi pour voir se manifester clairement les premières critiques "post-modernes" de l'architecture. Dans un livre intitulé "Complexity and contradiction in architecture", l'architecte américain pose justement le doigt sur les deux points qui forment la base d'une réflexion critique de ce nouvel académisme : la complexité d'une part et d'autre part la présence simultanée de différents niveaux de signification dans une architecture. En effet, Venturi nous rappelle que, dans sa démarche positiviste, l'architecture a pour un temps pratiqué un raisonnement d'exclusion et de réduction afin de parvenir à la cohérence qu'elle cherchait. Se faisant cette architecture s'est éloignée de ses utilisateurs pour s'enfermer à l'intérieur de son univers intellectuel, à l'abri des ambiguïtés et des paradoxes qui font les difficultés et le caractère incompréhensible mais aussi et surtout la richesse du monde.
            Ainsi, Venturi se tourne vers les pastiches grotesques et les anecdotes criardes des bâtiments de Las Vegas, sorte de "versets sataniques" de la religion Corbusienne, et effectue une démarche de compréhension dont le but ne sera pas de constituer une doctrine du kitch ou de la démagogie mais d'enrichir l'architecture d'un facteur dont elle semblait s'éloigner, la réalité. Autre tentative de ce que l'on pourrait appeler un réajustement de l'architecture moderne, Venturi propose de reconsidérer le rapport que celle-ci doit entretenir avec l'architecture classique et avec le passé en général. D'une part, le temps de la révolution est passé et l'heure n'est plus à la crainte des vieux fantômes classiques, d'autre part l'idée d'un bonheur exclusivement lié au progrès à fait son temps. Même si ses idées auront du mal à se frayer un chemin jusque dans certaines universités européennes, Venturi signe la fin des grands manifestes de l'architecture moderne et propose une architecture pensée avec les idées d'une époque nouvelle.



"Nous sommes tous post-moderne"
Nasrine Seraji.



            Les années 70, 80 et 90 sont considérées par certains comme un période d'errance dans le domaine des tendances architecturales. Gageons tout d'abord que la majorité des spectateurs de leur époque ont toujours eu plus de facilité à s'émerveiller devant des oeuvres et des courants artistiques ayant passé les épreuves de la critique, du marché, des publications et en dernier lieu de l'académisme, processus amenant le plus souvent à l'admiration d'artistes morts. Ensuite, il est indubitable que cette période correspond à une situation de remise en cause non seulement de toutes les idéologies mais surtout de l'idée même d'idéologie, l'expérience soviétique ayant refroidit les plus enthousiastes. Aussi faudra-t-il à celui qui cherche à comprendre le système cognitif de l'après modernité une démarche "en finesse" afin de savoir reconnaître les éléments porteurs de véritables changements et de dégager les indices de la direction que prend ce système.
            Ici, nous nous pencherons donc sur la forme que prend, à la fin du XXème siècle, le système qui avait donné son sens au mouvement moderne et qui, durant ces trois dernières décennies, aura subi tant de changements qu'il fera souvent passer le mal d'hier pour le bien d'aujourd'hui, et inversement.


            les leçons du mouvement moderne

            Tout d'abord, il nous faut considérer en quoi les réflexions du mouvement moderne, passées à l'acte, ont contribué à constituer le système d'aujourd'hui. Ici, afin de déterminer les changements subis par cette zone cognitive, nous nous tournerons vers les éléments ayant provoqués un changement de ce système et non vers ceux ayant renforcés ce système. Les éléments n'ayant pas été remis en cause seront donc considérés comme valide dans la nouvelle forme du système.

            Le premier élément qui peut être défini comme générateur du système contemporain est ce que l'on pourrait appeler "les leçons du mouvement moderne". Ces leçons constituent en fait le résultat du passage des idées de la modernité à l'épreuve des réalités économiques, sociales et réalités culturelles.
            Réalités économiques tout d'abord. Si l'architecture moderne se voulait un facteur d'égalité, se proposant d'offrir la beauté et le progrès à tous (utilisateurs de la ville comme employés des usines), les réalités économiques ont en fait très vite rattrapé les architectes qui ont vu la qualité architecturale devenir le privilège de l'argent. Ainsi tant dans le domaine de l'habitat individuel où les réalisations architecturales modernes de qualité sont toujours synonyme de luxe, que dans celui des bâtiments d'entreprises dont la majorité a choisi la rentabilité d'un minimum vital plutôt qu'un "investissement" dans l'architecture, le progrès a le plus souvent pris la forme de l'économie sur le superflu. Par conséquent, l'architecture qui pensait obtenir une réflexion plus poussée, plus intelligente sur l'ornementation par exemple, a vu venir le temps de la disparition pure et simple de celle-ci, enjolivure économiquement non-viable. Ayant prêché la rationalisation, l'architecte se trouve pris au piège d'une réinterprétation économique de son discours. Quand il ne décroche pas de médiathèque ou de "maison pour tous" l'architecte moderne plein de bonne volonté réalise donc quelques maisons à l'architecture délicates dans un cabinet qui vit de la conception de hangars multicolores, d'entrées de ville où fleurissent des panneaux sur lesquels sont inscrits en lettres géantes les noms des marchands de moquettes, de meubles ou de vélos tous terrains. Réalité économique.
            Réalités culturelles ensuite, où le public - les 99.9 % qui n'ont pas étudié les finesses du futurisme italien ou de l'avant garde angélinienne - échangerait tous les poteaux cruciformes et toutes les fenêtres d'angles contre des tuiles canals, une "cuisine américaine" ou mieux encore, un "salon cathédrale". Si l'architecture moderne a fait un grand pas en avant, on peut considérer que d'un point de vue culturel elle n'a pas été suivie par l'opinion qui semble toujours considérer un bâtiment cubiste comme un austère discours sur le futur et persiste à assimiler la qualité architecturale aux façades néo-classiques. L'architecture contemporaine doit donc considérer l'écart qui s'est creusé entre l'art de la construction ordonnée et ses utilisateurs et imaginer une réponse qui les rapproche sans pour autant y perdre quelque chose.
            Pour finir, les réalités sociales illustrées par ceux qui ont été d'une certaine façon les grand privilégiés de l'architecture moderne, les ouvriers et les travailleurs immigrés qui ont eu la chance de vivre, avant les autres, dans ces grandes barres du futur, cernées d'espaces verts. Symbole architectural de l'échec, ces grands ensembles de logements sociaux destinés à donner rapidement des conditions de vie digne d'une société civilisée à une population défavorisée sont aujourd'hui discrètement démolis. Encore une fois, la réalité ne s'est pas accommodée de la rationalisation de l'architecture, de la géniale trouvaille du chemin de grue qui permet de construire des bâtiments de 300 mètres de long sans avoir à démonter et à remonter la gigantesque machine et ne s'est pas accommodé non plus de l'urbanisation intelligente consistant à créer des villes dortoirs pour les ouvriers, à l'écart des centres anciens. L'architecture moderne doit reconnaître que ses discours poétiques ne sont que de peut d'effets quand ils essaient de recouvrir une vision des choses un peu trop simpliste.

            Autres rectifications à apporter directement aux principes fondamentaux du mouvement moderne: le rapport entre la forme et la fonction ainsi que la recherche de l'authenticité. Alors que l'axiome fonctionnaliste constituait un pilier de ce mouvement les années ont fissuré cette certitude à force de pratique. B. Tschumi de rappeler : "A notre époque où les gares se transforment en musée et les églises en night-clubs, il nous faut prendre acte de l'extraordinaire interchangeabilité de la forme et de la fonction, coïncidant avec la relégation des sacro-saintes relations de cause à effet chères au modernisme institutionnel" (p65 l'archi du futur). De plus, si comme le rappelaient les défenseurs du béton couleur béton, la pyramide de Kheops perdrait beaucoup à être en carton, une culture de ce que R. Barthes appelle "la Facticité" est née notamment avec le pop art. Depuis les années 70 un élément architectural peut alors s'affirmer comme étant un "faux" mais surtout la relation directe et exclusive entre "la vérité du matériau" et l'intérêt d'une architecture a perdu de sa valeur*. Comme on le voit, il ne reste plus grand chose de très solide des principes élémentaires du modernisme en architecture et seules les idées fondamentales d'une architecture qui soit plus qu'une réponse archétypique à un besoin fonctionnel semblent subsister. Bien sûr, mis à part ces questions de principe, l'architecture moderne a fait énormément avancer cet art en ce qui concerne la pratique de l'architecture proprement dite. Les idéologies sont passées mais la maîtrise de matériaux nouveaux comme le béton ou l'acier, le travail de la lumière, les trésors d'invention et de finesse dans le rapport entre l'intérieur et l'extérieur ainsi que dans la gestion de parcours ou encore d'innombrables subtilités dans la résolution des problèmes de l'habitat collectif sont restés.    
Si cette maîtrise pratique ne peut que progresser avec le temps, constituant la véritable et inamovible identité de l'architecture, on sait qu'elle se mettra aux services de différentes visions du monde, de différentes ambitions pour la société. Essayons maintenant de voir quelle est la vision du monde, le système cognitif au service duquel les talents de l'architecture travaillent aujourd'hui.


*Lors d'un voyage aux Etats Unis avec un groupe d'étudiant en architecture l'un d'eux me fit remarquer que le bâtiment de Peter Eisenman que nous avions visité avait des poteaux qui sonnaient creux lorsque l'on tapait dessus, trahissant "l'architecture placage" de cet architecte. Je lui fis remarquer qu'avec les techniques de construction américaines, tous les bâtiments "sonnaient creux". Le bâtiment dans lequel nous tenions cette conversation était l'édifice central d'une université de Boston. Vraisemblablement construit au cours des années 70, celui-ci était dans le plus pur style moderne avec de grandes parties couleur béton et une structure bien visible. Mon camarade me dit que ce bâtiment, construit en Amérique, n'aurait pas pour autant ce défaut. Emporté par mon discours, je me hasardais à lui affirmer que les poteaux peints en rose du réfectoire sonneraient creux. Nous fîmes donc le pari et m'approchant du fameux poteau je priais le ciel pour que celui-ci ne soit pas un massif block de béton...  Dans cette université d'architecture, ce bâtiment qui semblait s'affirmer en monument à la gloire de l'honnêteté moderniste sonnait creux.


"Real is the difference between the way things should be and the way things are"
Ice-T
            70, 80 et 90

            Pour B. Tschumi le rapport à la forme qui n'est plus directement issue de la fonction doit être considéré comme une combinaison d'espaces, d'événements et de mouvements. De fonctionnelle et rationaliste la forme en vient à trouver ses raisons dans une combinaison plus complexe d'éléments moins mécaniques et ce déplacement intellectuel reflète clairement celui de toute une société. Toujours selon l'architecte des folies de la Villette, "l'introduction des notions d'"événements" et de "mouvement" doit certainement quelque chose aux théories situationnistes". Cette interprétation reflète assez bien de quelle manière l'architecture de cette fin de siècle se situe et prend un sens dans les courants de la pensé contemporaine.
            Parmi les éléments qui forment cette pensée, nous essayerons de dégager ceux qui influenceront l'architecture dans ses changements les plus radicaux et les plus incontournables. Ainsi nous nous pencherons au cours de ce passage sur l'influence de trois phénomènes qui, selon nous, représentent les principaux facteurs du déplacement des valeurs de l'architecture de la fin du XXème siècle : la culture de masse, le virage épistémologique et la révolution cybernétique.


            Mass culture
           
            Parmi les événements qui ont indiscutablement changé le visage de notre société au cours de la seconde moitié du XXème siècle, l'explosion du phénomène "mass média" avec le cinéma, la radio, la presse, les affiches publicitaire et surtout la télévision se place indiscutablement au tout premiers rangs. Ce changement a par conséquent contribué à modifier le système cognitif que nous essayons de suivre au cours de cette deuxième partie de mémoire et qui, rappelons-le, se charge de donner son sens, et donc sa valeur, aux productions architecturales.

            "Le monde va finir. Je ne dis pas que le monde sera réduit au désordre bouffon des républiques de Sud-Amérique ou que nous retournerons à l'état sauvage. Non, la mécanique aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle que rien, parmi les rêveries sanguinaires des utopistes, ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Mais ce n'est pas des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle ou le progrès universel (car peu importe le nom), ce sera par l'avilissement des cœurs."*  (*Itinéraires, Gallimard,1996)   
            Cette réflexion empruntée à Beaudelaire, le poète mexicain Octavio Paz l'utilise pour décrire et s'alarmer de ce qu'il considère être la situation de la société occidentale d'aujourd'hui.(Dialogue, France culture, 1999). Lors d'un entretien radiophonique avec Cornélius Castoriadis, le poète s'exprime avec force pessimisme sur ce qu'il appelle "l'avancée du désert", c'est à dire la perte de valeurs humaines fondamentales, liées aux retombées culturelles de l'économie de marché. Pour Octavio Paz, ce phénomène est dû à la destruction par les avatars du système libéral des fondements de la démocratie que sont les pluralités d'opinions et de valeurs. Ainsi déclare-t-il : "La publicité et le marché détruisent ces pluralités en réduisant toutes les valeurs au prix". Outre l'insondable question de l'avenir de l'économie libérale, ces inquiétudes largement partagées ouvrent la question du devenir et des répercussions de la société de communication.

            Depuis leur avènement, les grands médias de masse - radio et télévision - prennent, dans la société occidentale, la forme d'un incontournable pouvoir: pouvoir politique, pouvoir commercial, pouvoir culturel et même pouvoir moral. Ils sont aujourd'hui devenus pour les uns l'interface hyper efficace entre leurs projets et la masse du pouvoir d'achat ou de vote, et pour les autres, les nouveaux représentants exclusifs de la vérité. Le pouvoir des médias s'étend dans tous les domaines, du scientifique au juridique puisque tous concernent les médias et que personne n'est à l'abri de leur influence. Dès lors, on ne peut que s'alarmer lorsqu'on réalise à quel point ceux-ci, fortement centralisés, travaillent sous l'influence d'intérêts exclusivement économiques, le plus souvent peu enclins aux considérations humanistes.
            Plus encore que cette totale domination des intérêts économiques, l'inondation de médias dont notre société fait l'objet soulève le problème d'un conformisme à l'échelle planétaire. Si le début du siècle vit naître l'idée d'internationalisation, nous commençons aujourd'hui à essayer de sauver ce qui peut l'être du lavage de cerveau des consommateurs terriens. De là, les plus alarmistes n'hésitent pas à pronostiquer la disparition de ce que l'on pourrait appeler "individu véritable" dans une gigantesque homogénéisation des peuples. Si nous n'en sommes pas encore là, on peut néanmoins observer que la caractéristique essentielle qui permet à la communication de masse de rassembler un public de plus en plus large, réside le plus souvent dans ce que l'on appelle "le plus petit commun dénominateur". L'espace public planétaire le plus partagé que constitue le message transmis par les médias de masse se caractérise donc malheureusement par l'absence de toutes subtilités ou particularités liées à quelques spécificités locales ou même humaines... (Les médias de masse ayant cette particularité par rapport à l'architecture de ne dire au public que ce qu'il comprend.)
            S'il est normal de s'inquiéter pour son prochain devant les flots de breuvage crétinisant déversés en quantité incommensurable par la télévision, les cris de désespoir ne seraient-ils pas le fait d'utopistes s'étonnant que nous ne soyons pas "passés d'une société d'esclaves drogués de religions à une autre où chacun pratiquerait la libre pensée en s'adonnant à la peinture ou la poésie durant ses longues heures de temps libre ?"
            Le fait est que le sacré a été relégué au deuxième rôle, que la vie des pèlerins est aujourd'hui rythmée par les "messes du vingt heures", le film du dimanche soir, la guerre au Kosovo ou le Tour de France mais ne s'agit-il pas là d'une nouvelle prise en mains des mêmes foules consentantes dont nous faisons partie ? Concentrons-nous sur ce qui change et considérons simplement qu'il appartient à l'architecture de se positionner en connaissance de cause sachant quelle est appréciée et jugée avec ces yeux là.
            Ce qui change c'est bien sûr le rythme et la notion d'image. Dans la société de communication les événements se succèdent avec une cadence sans précédent dans l'histoire et cette accélération affecte de façon drastique notre vision du monde. Dès lors, tout semble porter sa date de péremption: robe, machine, route, théorie, dogme mais aussi mariage ou contrat de travail. Tout doit se succéder au rythme des médias et lorsque le téléspectateur décroche les yeux de son écran, il se lamente devant la lenteur avec laquelle se meut son environnement. Comment l'architecture peut-elle s'accommoder d'un tel rythme, elle qui bouge moins vite que les autres ? Autre changement incontournable du aux succès des médias, le rapport à l'image. Alors que les maîtresses d'école d'antan promettaient aux enfants sages une image, les enfants d'aujourd'hui en prennent vingt-quatre par seconde devant la télé, quand ce n'est pas soixante dans un jeu vidéo "à l'intérieur" duquel ils vivent une partie de leur semaine. L'image est devenue un lieu où tout est possible et où nous allons passer une partie de notre vie.
Nous vivons déjà dans la "stéréoréalité" pronostiqué par Paul Virilio (conf. Imagina99), cette appréhension du monde ou la vie réelle et celle de l'image s'additionnent pour produire une sorte de relief. Une fois encore, l'architecte doit reconsidérer son art.

            La culture média nous amène aussi à la question de l'information. En effet dans cette industrie de la communication non seulement l'information devient une marchandise mais surtout, avec le développement des nouveaux médias que sont les outils et les réseaux numériques, cette marchandise tend à prendre le dessus sur toutes les autres. Nous assistons donc à la mise en place d'une économie de l'information et nombreux sont les secteurs qui préparent leur entrée dans l'"information age". Qu'elle le veuille ou non l'architecture matérialisera ces nouveaux modes de vie, ces nouvelles façons d'être ensemble, de travailler ou d'être oisif. A titre d'exemple, si par son extraordinaire développement, l'automobile avait influé la forme de nos villes et notre façon d'habiter, il faut savoir qu'en 1999 le poids économique d'Internet, dont l'évolution semble aller dans le sens du média total, a dépassé aux Etats Unis celui de l'automobile. En mois de dix ans*... (*Le Monde Interactif, www, 23 juillet 1999)
            Cette question de l'information n'est évidemment pas sans rapport avec les changements épistémologiques qui se sont amorcés avec l'apparition de la cybernétique et qui eux aussi affecteront de manière plus radicale encore les jugements portés sur l'architecture comme sur l'ensemble des productions de notre société.


            Question de fond        

            Les changements de fond qui ont affecté l'architecture au cours des années 70 et 80 consistent pour l'essentiel en l'adaptation des modifications épistémologiques amorcées au début du siècle à une pratique, une méthode, largement légitimée qui reste celle de l'architecture moderne. Ainsi toujours fidèle au principe de justification lié à la qualité d'un raisonnement sur les propriétés historique d'un site ou sociologique d'une pratique de l'espace, l'architecture intègre désormais les nouvelles approches développées par les sciences.
            Ces changements résident essentiellement dans une remise en cause de la vision classique du déterminisme et dans la prise de conscience des limites de la méthode cartésienne. Face à des phénomènes physiques, biologiques, économiques ou sociaux les théoriciens se sont vus confrontés à la nécessité d'envisager autrement notre appréhension du monde s'ils voulaient pouvoir comprendre et rendre compte de son infinie complexité. Outre les théories systémiques dont nous avons vu plus haut quelques caractéristiques, l'approche constructiviste ou le paradigme de la pensée complexe ont formalisé de manière explicite les mutations qui devaient intervenir dans nos rapports aux réalités de ce monde.

            Quelques années après qu'Albert Einstein ait déclaré que Dieu ne joue pas aux dés, nous devions pourtant faire une croix sur le rêve pythagoricien de trouver le secret chiffré de l'univers et accepter l'idée que celui-ci ne se réduirait jamais à l'activité de la connaissance humaine. Plus que dans les limites de l'infiniment grand ou de l'infiniment petit, c'est dans l'étude de la vie même que sont apparues les manifestations les plus flagrantes de phénomènes s'affranchissant des logiques de l'entendement. Ainsi en est-il de l'organisation de la vie, par exemple : de l'apparition de molécules organiques à l'émergence de sociétés humaines, ce phénomène se dirige, contrairement aux principes de la thermodynamique, dans le sens d'une complexité croissante, le sens du "toujours plus improbable" (JP. Dupuy).  Prenant conscience des mécanismes de causalité circulaire ou non séquentielle, la science se penche sur l'analyse des phénomènes sociaux ou humains pour y découvrir - bien après Shakespeare - qu'il y aurait toujours "plus de choses dans le monde que dans toute notre philosophie". Ainsi nous assistons à une remise en question des méthodes des sciences dures jusque là incontestable, alors que les approches empiriques de la biologie ou des sciences humaines font l'objet d'une revalorisation.

            Le virage opéré par la pensé au cours de ces trente dernières années constitue une véritable rupture avec une croyance en la logique de chaque chose vieille de deux cents ans. Si pour le penseur moderne tout phénomène pouvait faire l'objet d'une rationalisation, celui de la fin du XXème siècle a pris conscience et s'intéresse à l'existence de phénomènes complexes qui, réclamant une appréhension globale, dépassent les limites des capacités du cerveau humain. Dès lors, nous entrons dans une époque ou les deux approches devraient cohabiter à part égale, seule façon d'appréhender la réalité à travers le spectre complet de sa complexité et de sa richesse.

            Principale conséquence de cette attitude face à la réalité, la certitude du caractère non viable de toute idéologie. Au cours des années 90 cette demie découverte qui semble n'être que le reflet épistémologique d'une prise de conscience de la société, prendra en architecture, après des années de course aux justifications scientifiques, la forme d'un paradoxe cybernétique : jJ'ai décidé de ne pas penser.
            Pendant les années 70 et 80 l'architecture avait démontré, avec Peter Eisenman, B. Tschumi ou Daniel Libeskind, sa capacité à suivre l'évolution des divers courants philosophiques dans leurs méandres les plus subtils. Du structuralisme au déconstructivisme, les architectes avaient su faire évoluer leurs idées en fonction des tendances intellectuelles de la société. Mais au milieu des années 90, une rupture devait apparaître marquant l'apparition de jeunes architectes et agences comme Greg Lynn, MVRDV ou FOA n'ayant plus de projets critiques (Andreas Ruby, Archilab99).Cette nouvelle génération adopte une attitude consistant à dégager, à partir de la situation d'un projet, le plus grand opportunisme possible. A la manière des créateurs de musique techno, ces architectes envisagent le projet comme une occasion d'associer leur potentiel créatif aux possibilités offertes par les nouvelles technologies, en particulier l'informatique. Cette transformation est fondamentale dans la mesure ou elle fait passer l'architecture de l'autre coté des études sociologiques. Elle suivait l'évolution de la société, elle en devient un signe.

                                                          
            Technoculture
                       
            A l'heure actuelle, l'importance de la révolution des technologies cybernétiques dans les transformations qui affectent l'architecture est primordiale. Les technologies numériques, informatiques, robotiques affectent à l'architecture un changement sans équivalent depuis l'invention de la perspective. Ces nouvelles possibilités dont on aperçoit aujourd'hui que les pousses tendent déjà à changer non seulement la forme mais aussi, à travers une redéfinition complète des méthodes, la pratique de l'architecture.
             Dans la formulation de cette nouvelle approche de l'architecture et de l'industrie du bâtiment, le travail de F. O. Gehry s'impose comme étant le plus grand et le plus novateur des laboratoires. Depuis le "poisson" édifié pour les jeux olympiques de Barcelone (1992), le travail de l'architecte californien a consisté en l'écriture des règles d'une nouvelle architecture, dont chaque étape, de l'esquisse architecturale à l'organisation du chantier, est reconsidérée en fonction des moyens technologiques les plus évolués, le plus souvent empruntées à l'aéronautique ou à la chirurgie. F. Gehry reprend donc à ces secteurs comme à celui de l'automobile le processus consistant à digitaliser une esquisse essentiellement élaborée en maquette puis à traiter ces données au moyen d'un logiciel tel CATIA (de Dassault Systèmes) afin d'y appliquer une structure optimisée. Les données numériques concernant cette structure seront finalement transformées en données de pilotage de machines à commandes numériques qui donneront une forme à chaque profilé métallique ou sculpteront les futures banches dans de gros morceaux de plastiques. Ces processus, déjà largement employés dans d'autres industries font aussi appel à des solutions de SGDT  (Système de Gestion de Données Technique) permettant à tous les intervenants de communiquer et d'échanger des informations techniques via différentes sortes de réseaux, ce qui permet un développement en parallèle des diverses parties du projet. Ainsi, du gigantesque "flop" de l'opéra Disney à Los Angeles où la totalité du budget a été engouffré dans la seule réalisation des soubassements jusqu'à l'inauguration, dans les délais et avec des coûts respectés, du spectaculaire musée Guggenheim de Bilbao en 1997, une méthode est née permettant à l'architecture de s'affranchir presque totalement de toutes les limites formelles. Si F. Gehry a développé ces processus dans le but de se donner les moyens d'une architecture sculturale, ces méthodes sont aujourd'hui à la disposition d'autres types d'architecture et la question est désormais de savoir prendre la responsabilité d'une forme plutôt que d'une autre.
            S'ajoutant aux technologies dites CADAM (Computer Aided Disign And Manufacturing) développées largement par Gehry, d'autres technologies non moins révolutionnaires viennent décupler les possibilités numériques d'analyse de site - ou plutôt de situation - et de générations de formes nouvelles. C'est notamment la direction prise par l'enseignement mis en place à l'université de Columbia (New York) par B. Tschumi sous le nom de "paperless studio". Dans ce studio dont les premiers diplômés ont déjà fait parler d'eux, l'accent est mis sur la manipulation de données numérisées d'un site, telles que les flux, les lumières ou les températures, par l'utilisation de logiciels de modélisation de formes et d'animation 3D. La démarche de l'architecte consiste alors à choisir et récolter les données constituants le "datascape" d'un site puis à contrôler la formulation  tridimensionnelle de ces données. Cette façon qui tend à faire disparaître de la pratique de l'architecture l'utilisation du dessin au profit de la manipulation de logiciels s'accommode particulièrement bien de ces architectes de la génération "jeux vidéos". Elle est aussi à l'origine de formes réellement nouvelles, à la hauteur de ce que les nouvelles techniques de construction permettent de réaliser.
            Ces formes nouvelles, qui induiront sans doute de nouvelles pratiques de l'espace doivent dès aujourd'hui prendre en compte la concurrence que représente celles des espaces virtuels. En effet avec le développement prévu d'un "deuxième Web", entièrement en trois dimensions, avec la multiplication des jeux 3D en réseaux ou autres activités se déroulant dans un espace simulé, ont peut s'attendre à assister dans un premier temps à l'influence des constructions réelles sur la formalisation de lieux virtuels puis à celle inverse des environnements virtuels sur l'architecture concrète. Enfin nous devrions voir la mise en place d'un positionnement respectif de chacun de ces deux mondes, en des formes dont nous ne pouvons pas aujourd'hui avoir le moindre indice.


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            Alors que nous approchons du terme de ce travail la question est de savoir en quoi ces réflexions, ces constructions intellectuelles au sujet de la réalité, de la modernité, de la cognition ou de l'architecture expérimentale - que l'on ne trouve pratiquement que dans les magazines !- peuvent nous aider dans la pratique effective de la conception architecturale. Le travail d'architecture ne consiste pas à étudier mais bien à réaliser, à fabriquer quelque chose et si comme ce fut le cas au cours de ce mémoire l'architecte se penche sur de nombreux sujets, ce n'est jamais autrement qu'en "généraliste". Les remarques qu'il fait, loin de chercher à apporter quoique ce soit à ces divers sujets, sont pour lui une matière à partir de laquelle il s'applique à renforcer la position qu'il prend chaque fois qu'il soumet son travail aux jugements des autres.
            Ainsi en est-il de ce mémoire dont l'objectif est de dessiner les bases sur lesquelles s'appuieront les idées, les décisions ou les "actes créatifs" d'un architecte.

            De façon à donner un caractère pragmatique à ce mémoire nous essayerons de dégager des éléments dont on puisse faire ressortir une notion d'efficacité dans une démarche de conception architecturale.
Considérant les réflexions qui viennent d'être faites sur l'évolution des idées et sur les données contemporaines du système portant un jugement sur l'architecture, nous formulerons nos conclusions sous la forme de quatre éléments du positionnement d'un architecte. Une attitude, une stratégie, une technique et enfin un objectif.

            Une attitude, c'est-à-dire une façon de concevoir son travail vis-à-vis de soi même et des commandes qui nous sont faites. L'enseignement, en même tant qu'il délivre une formation au métier d'architecte se charge de transmettre la vision académique du "bon comportement" à adopter dans l'exercice de la profession. Mais  il faut reconnaître que la confusion régnant en cette période nouvelle de disparition des idéologies ne permet guère au futur architecte de se reconnaître dans des principes, des idées qui lui semblent en décalage avec ses réalités. La solution adoptée par les architectes et les cabinets de la nouvelle génération tel que Foreign Office Architects, Oosterhuis ou MVRDV consiste à "inventer  sa définition de l'architecture" en y associant les idées et les envies qui leurs sont propre, sans discrimination de ce qui est ou de ce qui n'est pas de l'architecture. L'attitude adoptée par ses nouveaux architectes consiste donc à envisager  la pratique du métier d'architecte comme la possibilité d'exprimer, d'affirmer une identité qui est la leur, donc celle de leur époque. Considérant leurs envies comme la plus grande force du projet ces architectes abordent le programme et le site comme autant d'opportunités de faire le maximum, un peu à la manière d'un skateboarder qui aborde un espace public, des bancs, des escaliers ou des gardes corps en imaginant de quelle manière il pourrait exploiter totalement cette zone. Enfin cette attitude est essentiellement celle qui privilégie, au-delà des réflexions existentielles sur la condition de l'architecte ou de l'architecture, la pratique elle-même.

            Plus qu'une méthode précisément déterminée pour parvenir à ces fins, l'architecture d'aujourd'hui se doit d'élaborer des stratégies. Dans cet environnement mouvant où la complexité règne l'heure n'est plus aux "percés haussmannienne" de vérités absolues et inaltérables mais plutôt à l'adoption d'une stratégie de coureurs de labyrinthe. Considérant que le monde dans lequel nous vivons ne correspond à aucun plan susceptible de "tenir" dans notre esprit, il nous faut élaborer une façon de réagir qui nous permette d'évoluer au fil des évènements inattendus ou irrationnels que nous y rencontrerons. Pour ce faire l'architecte se doit de savoir "nomadiser ses idées" afin de pouvoir s'adapter non seulement aux divers niveaux de signification mais aussi à l'évolution constante, et même accélérer des champs de validité de ses propres idées. Il nous faut donc recourir à une stratégie qui nous permette d'élaborer des solutions, à partir de 80 % des données du problème. De la même façon qu'en apprenant une langue étrangère dans le pays de cette langue ont apprend surtout à converser, à communiquer à partir de 50 puis de 80 % des mots qui sont prononcés, l'architecture doit apprendre (ou réapprendre) à être pertinente en manipulant des éléments qu'elle ne maîtrise pas complètement.

            Pour entreprendre cette démarche les architectes devront apprendre à utiliser de nouvelles techniques. Ils devront en particulier adapter leur métier à l'utilisation de nouveaux processus de conception tel que ceux développés par F. Gehry ou encore de méthodes employées par Ammar Eloueini. Ces techniques essentiellement basées sur un environnement informatique de conception ont justement la particularité de permettre de travailler avec des processus ou avec des données que l'architecte ne peut maîtriser totalement. Ainsi ces architectes entretiennent un rapport légèrement différent avec la forme et, contrairement au purisme moderne qui imposait une appréhension totale de la forme (cube, cône, sphère), produisent des surfaces et des espaces qu'ils ne peuvent pas décrire numériquement. Ainsi en sera-t-il sûrement d'architectes qui manipuleront d'énormes quantités de données recueillies électroniquement sur un site pour en extraire des formes aux logiques extrêmement complexes. Ces techniques qui seront les avatars de l'inévitable révolution cybernétique rapprocheront peut-être l'architecture de l'art ancestraux de la construction navale. De la même manière qu'un architecte naval aborde les contraintes extrêmement complexes des fluides, air et eau, des matériaux soumis aux pires conditions ou des forces de la tempête avec une grande simplicité, les "cyber architectes" travailleront peut-être l'extrême complexité des villes de demain en artiste. En tout cas étant donné la mise en place des réseaux informatiques à travers l'industrie, les architectes développeront les projets de plus en plus "en parallèle" avec les autres intervenants du bâtiment.

            Le sens dans lequel a été dirigé le travail que représente ce mémoire a été celui d'une formalisation de certaines réponses aux problèmes de l'architecture essentiellement transposable à la question de l'architecture virtuelle. On peut considérer que ces questions formeront l'essentiel de la problématique liée à la conception de ces espaces virtuels. Libérer de quasiment toutes les contraintes traditionnelles de la construction de bâtiments, l'architecture virtuelle pose avec plus de force que jamais la question du "pourquoi" de ses formes et de ses pratiques. Si l'on considère par exemple le parallèle qui existe aujourd'hui entre le Web 2D et les premières tentatives de réalisation d'un Web 3D, la question même de la nécessité d'existence d'espaces virtuels, à l'intérieure desquelles on pourrait recréer et même inventer toute sorte de pratique de l'espace, semble loin d'être évidente. Une fois accepté, plus par une sorte de séduction que par un réel intérêt, le principe de ces espaces virtuels, le problème se pose de savoir quel type de forme lui donner, alors qu'aucune de celle que l'architecte est habitué à travailler n'est a priori nécessaire. Pas de vent donc pas de mur, pas de pluie donc pas de toit, pas de gravité donc pas de sol et même, pas de matière donc pas de porte. Finalement l'architecte des espaces virtuel, à court de cause ou de raison dans la création de ses formes devra considérer comme principale certitude des objectifs en lesquels il pourra avoir confiance. Bien sûr il s'agit là de la problématique de tout créateurs. C'est justement vers une position qui s'apparente de plus en plus à celle d'un créateur que l'architecte du début du XXIème siècle se dirige, tant dans ce que l'on appelle l'architecture expérimentale que dans l'architecture virtuelle, dans laquelle se réfugieront ce qui n'auront pas la chance de réaliser des projets de béton et d'acier.
            A l'intérieur de ces espaces numériques, Dans lesquels nous voyagerons par l'intermédiaire d'écran ou autre prothèse de simulation, la seule dimension à laquelle l'architecte est déjà préparée est la nécessité d'être utilisée, visitée, traversée voir même habitée par des hommes. Ces espaces auront donc toujours, à un moment donné, un haut et un bas ainsi qu'un intérieur et un extérieur, même si ces éléments pourront varier dans le temps. Ces lieux devront aussi conserver une forme de continuité afin de rester compréhensibles pour son visiteur même si ces continuités pourront s'exprimer d'une autre manière que par des espaces contiguës. Quelles que soient les formes qu'ils créeront, ceux qui généreront ces environnements régleront leurs objectifs par rapport aux relations qu'ils entretiendront avec les hommes et les buts qu'ils se seront fixés seront jugés en fonction de leurs sommes d'envie et de leurs caractères d'efficacité et de partage.  


Richard Porcher, Montpellier le samedi 7 août 1999